Le soleil de mai filtrait à peine à travers les rideaux de dentelle amidonnée lorsque Sophie Renaud poussa la grille grinçante de la petite maison de briques rouges à Łowicz. Un dimanche matin, comme promis. Dans la rue tranquille, les coqs chantaient encore et l’odeur du pain de seigle chaud montait des fours. Marta Kowalska avait laissé la porte entrebâillée. À l’intérieur, la lumière douce caressait les murs blanchis à la chaux où s’accrochaient, depuis des décennies, des wycinanki anciennes aux couleurs vives : coqs écarlates, arbres de vie d’un vert profond, étoiles jaunes qui semblaient vibrer.

Sur la grande table de chêne, des piles de papier gaufré s’empilaient par teintes : rouge cerise, bleu roi, jaune bouton d’or, vert prairie. Des ciseaux à bout rond, certains usés jusqu’à la lame, reposaient près d’une tasse de café noir fumant. Marta, 45 ans, cheveux châtains noués en chignon lâche, portait un tablier de lin brodé aux motifs traditionnels de la région. Elle souriait déjà, les mains tachées d’encre et de colle d’amidon.

— Entrez, Sophie. Le café est prêt et le four est chaud. Aujourd’hui, on travaille tranquillement.

Marta Kowalska, artisane wycinanki de Łowicz

Marta Kowalska, 45 ans, Łowicz (Mazovie, Pologne). Artisane wycinanki depuis 1996. Membre de l’Association des artisans populaires de Pologne (STL). A exposé à Varsovie (2018), Cracovie (2020) et Paris (2022). Spécialité : compositions multicouches avec motifs de coqs et d’arbres de vie de Łowicz.

L’appel du ciseau — comment tout a commencé

**SOPHIE RENAUD**

Marta, vous découpez du papier depuis l’âge de quinze ans — trente ans déjà. Comment tout cela a-t-il commencé ?

**MARTA KOWALSKA**

Tout a commencé dans la cuisine de ma grand-mère, juste derrière l’église Saint-Michel. J’avais douze ans et je regardais ses mains, noueuses mais si précises, plier une feuille de papier rouge en quatre. Elle ne parlait pas beaucoup pendant qu’elle découpait. On entendait seulement le crissement régulier des lames et, de temps en temps, un petit soupir de satisfaction quand le motif se libérait parfaitement. À Pâques, elle couvrait tout le plafond de wycinanki : des coqs qui semblaient prêts à chanter, des cœurs percés d’étoiles, des arbres dont les racines touchaient presque le sol. Le dimanche de Pâques, la lumière traversait ces papiers colorés et la pièce entière vibrait comme une église vivante.

Quand j’ai eu quinze ans, mes amies rêvaient de partir à Varsovie ou à Łódź pour travailler dans les bureaux. Moi, je restais à la maison avec les ciseaux. Un jour, ma grand-mère m’a tendu une paire de ciseaux à bout rond et m’a dit : « Essaie. Si tu rates, on recommence. » J’ai raté beaucoup de fois. Le papier se déchirait, les symétries n’étaient pas justes, les plumes du coq partaient dans tous les sens. Mais le bruit du ciseau sur le papier, cette résistance douce puis cette libération soudaine quand la forme se détachait… c’était comme une petite victoire chaque fois. J’ai compris que je ne voulais pas d’autre vie.

Trente ans plus tard, je garde toujours les mêmes ciseaux de ma grand-mère dans un tiroir. Je les sors seulement pour les pièces très spéciales. Le reste du temps, j’utilise des outils plus fins, mais ces premiers ciseaux me rappellent pourquoi je suis là : parce qu’un après-midi de printemps, une femme m’a montré qu’on pouvait raconter toute une culture avec une feuille de papier et un peu de patience.

**SOPHIE RENAUD**

À Łowicz, la wycinanki est-elle encore enseignée aux enfants, transmise dans les familles, ou est-ce devenu un art de spécialistes ?

**MARTA KOWALSKA**

Les deux à la fois. Dans l’école primaire de Łowicz, chaque enfant apprend à plier et découper dès le CP. C’est dans le programme, comme la géographie ou l’histoire locale. Les instituteurs invitent souvent des artisanes de l’association pour montrer les vrais gestes. Les enfants repartent avec un petit coq ou une étoile, fiers comme s’ils avaient fabriqué un trésor. Beaucoup abandonnent après quelques années, bien sûr. La vie moderne appelle : téléphones, sports, voyages. Mais ceux qui restent, ils restent vraiment.

La reconnaissance par l’UNESCO en 2018 a changé quelque chose de profond. Les jeunes ont compris que ce n’était pas seulement « du bricolage de grand-mère », mais un art vivant qui appartient au patrimoine mondial. Du coup, les ateliers du samedi après-midi sont pleins. On voit des adolescentes de seize ans qui maîtrisent déjà la multicouche mieux que certaines femmes de ma génération. Elles inventent même de nouveaux motifs tout en respectant les règles anciennes. C’est très beau à voir. Je vous invite à consulter notre guide complet de la wycinanki si vous voulez suivre ces évolutions.

Pourtant, la transmission la plus forte reste familiale. Ma fille de vingt ans ne veut pas devenir artisane professionnelle, mais elle sait découper un arbre de vie en cinq minutes. Quand elle reviendra un jour avec ses propres enfants, elle leur montrera. C’est ainsi que ça continue, discrètement, de génération en génération.

Les matériaux — papier, ciseaux et couleurs de Łowicz

**SOPHIE RENAUD**

Expliquez-moi vos matériaux. Ce papier de couleur que j’aperçois partout — où le trouvez-vous, comment le choisissez-vous ?

**MARTA KOWALSKA**

Le papier, c’est le cœur de tout. À Łowicz, on ne travaille presque jamais avec du papier industriel brillant. On préfère le papier mat, légèrement gaufré, qui vient encore de petites fabriques de la région ou de fournisseurs tchèques et allemands qui respectent les anciens grammages. Le rouge cerise doit être profond, presque velouté. Le vert prairie doit rappeler les prairies après la pluie. Le jaune bouton d’or doit chanter sous la lumière. Je passe toujours la main sur la feuille avant de la choisir. Si elle est trop lisse, les ciseaux glissent. Si elle est trop rêche, elle se déchire aux plis.

Les couleurs racontent les saisons et les fêtes. Pour Noël, je privilégie les rouges sombres et les verts profonds. Pour Pâques, je sors les jaunes vifs et les bleus clairs. Chaque teinte porte une émotion. Quand je prépare une grande composition pour une exposition, je peux passer une heure entière à disposer les papiers sur la table avant même de prendre les ciseaux. C’est comme un peintre qui choisit sa palette.

Les fournisseurs locaux se font rares, hélas. Beaucoup ont fermé. Alors je conserve précieusement les vieux stocks et j’apprends aux plus jeunes à reconnaître la qualité d’un papier rien qu’au toucher. C’est un savoir qui se perd vite si on ne le transmet pas.

**SOPHIE RENAUD**

Et les ciseaux — vous utilisez des ciseaux ordinaires ou des outils spéciaux ?

**MARTA KOWALSKA**

À Łowicz, on travaille uniquement avec des ciseaux. Pas de couteaux, pas de lames comme chez les Kurpie ou dans certaines traditions asiatiques. Le ciseau est notre seul outil et notre signature. Les débutants commencent avec des ciseaux à bout rond, plus sûrs et plus faciles à manier. Les maîtresses comme moi utilisons des ciseaux fins, parfois hérités, dont les lames sont si aiguisées qu’elles coupent le papier comme du beurre.

L’entretien des lames est presque rituel. Après chaque séance, je les essuie, je les huile légèrement et je les range dans un étui de feutre. Une lame mal entretenue laisse des bords irréguliers et trahit le travail. La position des mains est tout aussi importante : on tient le papier, pas les ciseaux. Le poignet reste souple, le mouvement vient de l’épaule. C’est une posture qui se transmet de mère en fille depuis des générations.

Je mentionne souvent les deux grandes écoles — Łowicz et Kurpie car elles illustrent parfaitement cette différence d’outil et de geste.

Motif wycinanki coloré — coq et fleurs de Łowicz

La technique — couche par couche, ciseau après ciseau

**SOPHIE RENAUD**

Comment construisez-vous une pièce multicouche de Łowicz ? Expliquez-moi votre processus du début à la fin.

**MARTA KOWALSKA**

Tout commence par le choix du sujet. Ce matin, par exemple, je veux réaliser un grand coq posé sur un arbre de vie entouré de fleurs. Je commence par découper la forme de base dans du papier rouge vif. C’est la couche fondatrice, celle qui donnera la silhouette principale. Ensuite je plie la feuille en deux ou en quatre selon la symétrie voulue. La symétrie axiale est sacrée : tout ce que je découpe d’un côté doit se retrouver parfaitement de l’autre. Une erreur se voit immédiatement et ne pardonne pas.

Je découpe ensuite les détails intérieurs : les nervures des plumes, les pétales des fleurs, les petits cœurs qui ornent les branches de l’arbre. Quand je déplie, la magie opère. La forme se révèle enfin. Je répète l’opération pour chaque couche supplémentaire : vert pour les feuilles, jaune pour les fleurs, bleu pour les accents. Chaque couche est légèrement plus petite que la précédente afin de créer un effet de relief. Le collage se fait avec de la colle d’amidon traditionnelle ou, plus souvent aujourd’hui, une colle blanche qui ne jaunit pas avec le temps.

L’assemblage final sur fond blanc demande beaucoup de patience. Il faut que chaque couche adhère parfaitement sans gondoler le papier. Une pièce simple peut prendre deux heures. Une grande composition narrative, avec plusieurs coqs et une scène de fête, peut me demander jusqu’à huit heures. Le dos de la main me dit quand c’est fini : si je tiens la pièce à bout de bras et que rien ne « jure », alors je pose les ciseaux.

**SOPHIE RENAUD**

Comment savoir quand une pièce est finie ? Y a-t-il un moment où vous posez les ciseaux et vous dites — c’est bon ?

**MARTA KOWALSKA**

C’est une question d’intuition et d’équilibre visuel. Je lis la pièce à bout de bras, comme on regarde un tableau. Si le regard circule naturellement du coq vers l’arbre, puis vers les fleurs, sans accroc, c’est bon. Si quelque chose attire trop l’œil ou semble vide, je reprends les ciseaux. Il m’arrive de laisser une pièce plusieurs jours sur la table avant de décider. Le temps fait parfois ce que la main ne peut plus faire.

Une pièce abandonnée, c’est celle qui n’a jamais trouvé son équilibre. Je les garde dans un carton. Un jour, je les reprends et je les transforme en quelque chose de nouveau. Rien ne se perd vraiment.

Vous trouverez d’autres réflexions sur ce renouveau sensible dans le renouveau de l’artisanat slave 2026.

Les motifs — coqs, fleurs et arbres de vie

**SOPHIE RENAUD**

Pourquoi autant de coqs dans la wycinanki de Łowicz ? Et que symbolise l’arbre de vie ?

**MARTA KOWALSKA**

Le coq est le protecteur de la maison slave. Il annonce le lever du soleil et chasse les mauvais esprits avec son chant. Dans nos compositions, il est presque toujours vu de profil, perché sur l’arbre de vie ou sur une branche fleurie. Sa crête rouge vif, ses plumes déployées, tout raconte la vigilance et la joie du jour qui commence.

L’arbre de vie relie la terre au ciel. Ses racines plongent dans le sol, ses branches touchent les étoiles. Entre les deux, les ancêtres veillent sur les vivants. Les fleurs qui l’entourent parlent de fertilité, de renouveau printanier, de la générosité de la nature. À Łowicz, ces motifs sont plus narratifs que dans d’autres régions : on y voit des scènes de fêtes, des couples, des animaux domestiques. C’est la vie du village qui se raconte en papier coloré.

Pour approfondir ces symboles, je vous renvoie volontiers aux rushniki biélorusses et leur symbolique rituelle, si proches de notre tradition.

Marta présentant son travail terminé

Łowicz et Kurpie — deux écoles, deux âmes

**SOPHIE RENAUD**

Expliquez-moi la différence entre la wycinanki de Łowicz — la vôtre — et celle de Kurpie. Pour un œil non formé, c’est pareil. Pour vous ?

**MARTA KOWALSKA**

Pour nous, la différence est évidente dès le premier regard. Łowicz est multicouche, multicolore, narrative. On superpose jusqu’à sept ou huit couleurs pour créer du relief et raconter une histoire. Kurpie est monochrome : noir, bordeaux ou vert forêt. La composition y est géométrique, presque abstraite, très symétrique mais plus austère.

Ces deux styles naissent de la même culture mazovienne, mais les terroirs ont façonné des sensibilités différentes. Łowicz était une ville marchande, ouverte aux influences extérieures. Kurpie, c’était la forêt profonde, plus isolée, plus sauvage. Le papier coloré de Łowicz reflète cette ouverture. Le noir ou le vert sombre des Kurpie parle de la pénombre des sous-bois et de la force silencieuse des arbres.

J’admire profondément le travail des artisanes kurpiennes. Leur précision géométrique est incroyable. Mais mon cœur reste à Łowicz, avec ses couleurs qui chantent et ses coqs qui semblent prêts à s’envoler.

Questions rapides — idées reçues sur la wycinanki

Idée reçue : La wycinanki, c’est pour les enfants.
Réalité : C’est un art exigeant que maîtrisent des adultes après des années de pratique.

Idée reçue : On peut la faire avec du papier ordinaire.
Réalité : Le papier doit avoir le bon grammage et la bonne texture, sinon les plis et les découpes se déforment.

Idée reçue : Les motifs sont toujours les mêmes depuis cent ans.
Réalité : Les grands thèmes restent, mais chaque artisane ajoute sa touche personnelle et les jeunes créent de nouveaux détails.

Idée reçue : La reconnaissance UNESCO a tout changé.
Réalité : Elle a donné de la visibilité et de la fierté, mais le travail quotidien reste le même.

Idée reçue : La wycinanki est polonaise mais pas vraiment slave.
Réalité : Elle fait partie d’un grand ensemble de traditions slaves de découpe de papier que l’on retrouve en Biélorussie, en Ukraine et en Russie.

Idée reçue : Les ciseaux spéciaux sont nécessaires.
Réalité : À Łowicz, seuls les ciseaux ordinaires, bien entretenus, sont utilisés.

Les 3 choses à retenir sur la wycinanki

La première : la symétrie n’est pas une contrainte, c’est une poésie. Elle oblige à la rigueur et à la beauté en même temps.

La deuxième : les couleurs ne sont pas décoratives. Elles portent des saisons, des fêtes et des émotions.

La troisième : cet art vit parce que des mains le transmettent. Chaque fois que vous montrez à un enfant comment tenir le papier, vous prolongez une chaîne qui remonte à plusieurs siècles. Pour explorer plus largement le patrimoine des arts populaires en Europe, Art Populaire recense des ressources sur les traditions slaves et d’Europe centrale. Et pour situer la wycinanki dans le panorama plus large du patrimoine slave, Héritage Russe offre un contexte comparatif utile.