Un plateau ovale en tôle noire, un bouquet de roses et de pivoines peint à main levée, un vernis qui capte la lumière comme un miroir : la silhouette est immédiatement reconnaissable. Deux siècles après leur apparition dans un village de la banlieue nord de Moscou, les plateaux laqués de Jostovo occupent une place singulière dans l’artisanat russe. Moins confidentiels que les miniatures de Palekh, plus rares que les matriochkas de Sergiev Possad, ils incarnent une tradition précise : celle du métal laqué à bouquet floral, inventée en 1825 par la famille Vichniakov et maintenue vivante par une manufacture qui emploie aujourd’hui encore plus de cent peintres. Comprendre Jostovo, c’est entrer dans une technique qui combine l’emboutissage industriel et la peinture à l’huile en plusieurs couches, avec des passages au four qui durcissent la laque comme un émail.
Origine et histoire : les frères Vichniakov et la route de Troïtsk
La tradition des plateaux de Jostovo commence en 1825 dans le village éponyme, situé à vingt-cinq kilomètres au nord-est de Moscou, dans l’actuel district de Mytichtchi. Filipp Nikitich Vichniakov, ancien serf affranchi originaire du village voisin de Fedoskino, ouvre un atelier de production d’objets en papier mâché laqué à l’imitation des laques de Fedoskino. La demande locale reste modeste et l’atelier peine à se distinguer des concurrents déjà établis. En 1830, son frère cadet Terenti suggère de remplacer le papier mâché par de la tôle d’acier doux, matériau plus résistant et mieux adapté à l’usage domestique de plateaux et de théières. Le pari technique est gagné : la laque noire cuite adhère parfaitement au métal préparé, et le support permet des formats plus grands que le papier mâché.
Dans les années 1840, les plateaux Vichniakov atteignent les foires de Moscou et de Nijni Novgorod. La clientèle bourgeoise urbaine adopte rapidement ces objets qui remplacent avantageusement les plateaux anglais importés en porcelaine ou en tôle galvanisée. Le thé de l’après-midi, institution en train de se codifier dans la société russe du XIXe siècle, favorise la diffusion : chaque famille aisée possède désormais un plateau de Jostovo sur lequel repose le samovar, les tasses et les confitures. À partir de 1870, plusieurs ateliers concurrents s’installent dans les villages voisins — Ostachkovo, Troïtskoïé, Novosseltsevo — et produisent des variantes stylistiques qui élargissent le vocabulaire décoratif : bouquets plus denses, fruits, scènes de genre rares mais documentées.
La Révolution de 1917 réorganise la production. En 1928, les ateliers dispersés sont regroupés dans l’artel Metallopodnos, qui devient en 1960 la Manufacture décorative de peinture de Jostovo — Zhostovskaya Fabrika Dekorativnoi Rospisi. L’époque soviétique affirme la dimension patrimoniale de l’artisanat et institutionnalise la transmission : une école professionnelle rattachée à la manufacture forme chaque année une vingtaine de jeunes peintres. La manufacture survit à la chute de l’Union soviétique, se privatise en 1993, et maintient aujourd’hui une production annuelle estimée entre vingt et trente mille pièces, dont une part significative destinée à l’export.
Le village et l’atelier : Jostovo, Mytichtchi, route de Dmitrov
Jostovo — Жостово en cyrillique — se trouve à 55,95°N et 37,70°E, sur la rive nord de la rivière Klyazma, dans le district de Mytichtchi. Le village lui-même reste modeste : une seule rue principale, quelques maisons en bois, une église de la fin du XVIIIe siècle, et au bout de la rue la manufacture qui emploie près de deux cents personnes dont une centaine de peintres. L’implantation géographique n’a rien d’anodin. Le village est situé sur l’ancienne route de Dmitrov, axe commercial majeur reliant Moscou aux villes du Nord-Ouest, et à proximité de la ligne ferroviaire Moscou-Savyolovo ouverte en 1900. Cette accessibilité a permis l’essor commercial dès le XIXe siècle.
La manufacture occupe un bâtiment industriel moderne construit dans les années 1970, mais conserve dans une aile annexe l’atelier historique avec ses fours à bois, ses établis de laquage et ses supports de tournage pour les plateaux ronds. Les visiteurs peuvent parcourir les différentes étapes — découpe, emboutissage, préparation de la surface, laquage, peinture, vernissage — et assister à des démonstrations de peinture en direct. Le musée attenant conserve plus de mille pièces datées de 1825 à nos jours, dont quelques plateaux Vichniakov originaux et un ensemble d’objets expérimentaux des années 1960-1980.
Les ateliers familiaux qui subsistaient dans les villages voisins ont presque tous disparu au cours du XXe siècle, absorbés par l’artel puis par la manufacture. Quelques peintres indépendants travaillent encore sur commande dans le district, mais leur production reste marginale face aux volumes de la Zhostovskaya Fabrika. Cette concentration explique la cohérence stylistique exceptionnelle des plateaux contemporains : un plateau de Jostovo actuel ressemble davantage à un plateau des années 1880 qu’à un plateau d’un atelier concurrent des années 1890, tant la tradition s’est codifiée et institutionnalisée.
Matériaux et processus : six étapes, trois cuissons, huit couches
La fabrication d’un plateau de Jostovo obéit à un protocole précis qui s’étend sur deux à quatre semaines selon la taille et la complexité du décor. La première étape est la découpe de la tôle. L’acier doux utilisé provient de fournisseurs industriels russes, en feuilles d’une épaisseur de 0,8 à 1,2 millimètre selon le format final. Les plateaux standard mesurent 30 x 40 centimètres, 40 x 50 centimètres ou 50 x 60 centimètres ; les grandes pièces d’exception peuvent atteindre 80 x 120 centimètres. La tôle est découpée au gabarit puis emboutie à froid pour former le rebord relevé qui caractérise chaque plateau.

La deuxième étape prépare la surface à recevoir la laque. Le plateau est dégraissé, mastiqué au minium de plomb — remplacé depuis les années 1970 par un apprêt moderne moins toxique — puis poncé à l’eau jusqu’à obtenir une surface parfaitement lisse. La troisième étape applique la sous-couche de laque : deux à trois passages de laque bitumineuse noire, cuite chaque fois au four à 140°C pendant trois heures. Cette cuisson est le secret de la durabilité des plateaux de Jostovo : la laque ne sèche pas à l’air comme un vernis ordinaire, elle polymérise sous l’effet de la chaleur et acquiert une résistance mécanique comparable à celle d’un émail.
La peinture commence sur ce fond noir parfaitement sec. Le peintre travaille à l’huile, pinceau plat pour les fonds et pinceau fin au poil d’écureuil pour les détails. Une séquence codifiée s’applique à tout bouquet : zamaliovka — esquisse de la composition à grands traits, couleur de base des fleurs et des feuilles — ; tenyojka — ombres portées et sous-couches sombres qui creusent les volumes — ; prokladka — couche principale qui affirme les couleurs des fleurs dans leur teinte définitive — ; blikovka — touches de lumière qui donnent le volume et l’éclat — ; cherteyjka — dessin fin des pétales, des nervures de feuilles, des détails des étamines. Chaque étape demande plusieurs heures de travail et un séchage intermédiaire d’une journée minimum.
La dernière étape est le vernissage. Deux à trois couches de vernis transparent protègent la peinture et lui donnent sa profondeur caractéristique. Chaque couche est également cuite au four, ce qui porte le nombre total de passages thermiques à six ou sept sur l’ensemble du processus. Un plateau fini présente donc huit couches superposées : apprêt, deux à trois laques noires, quatre couches de peinture (zamaliovka, tenyojka, prokladka, blikovka), et deux à trois vernis. Cette stratification matérielle explique la résistance exceptionnelle à l’usage — un plateau de Jostovo du XIXe siècle, utilisé quotidiennement pendant un siècle, conserve généralement l’intégralité de son décor.
Motifs et variantes : le bouquet, rien que le bouquet
Le répertoire iconographique de Jostovo est volontairement restreint. Le bouquet de fleurs domine presque sans partage depuis 1830. Les roses, les pivoines et les marguerites forment le trio fondamental, auquel s’ajoutent ponctuellement les pensées, les bleuets, les campanules, les coquelicots. Les fruits — cerises, raisins, prunes — apparaissent parfois en complément, jamais comme sujet principal. Les scènes figuratives — paysages, portraits, mythologies — existent dans quelques plateaux d’exception du XIXe siècle, mais restent anecdotiques et n’ont jamais constitué une tradition continue.
Cette limitation thématique n’est pas une pauvreté d’invention. Elle résulte d’un choix commercial et esthétique précoce des frères Vichniakov, qui ont identifié dans le bouquet le motif le plus vendeur auprès de la clientèle bourgeoise urbaine. Un bouquet parle à tout le monde, convient à tous les intérieurs, ne vieillit pas, et laisse au peintre une marge d’expression considérable dans le choix des fleurs, la composition, la palette, l’équilibre entre densité et vide. Les peintres contemporains de Jostovo revendiquent cette contrainte comme un cadre fertile plutôt que comme une limitation.
Les variantes formelles se jouent sur trois paramètres. Le format d’abord : ovale, rectangulaire, rond, en éventail, en forme de cœur. L’ovale reste majoritaire, car il met particulièrement bien en valeur une composition florale centrée. La taille ensuite : du plateau à tasses de 15 x 20 centimètres au grand plateau de présentation de 80 x 120 centimètres. La couleur du fond enfin : le noir règne, mais des fonds rouge carmin, bleu profond, vert forêt ou ivoire existent pour des commandes spéciales. Une bordure dorée, tracée au pinceau autour du rebord et du bouquet, signe les pièces les plus soignées.
Reconnaître l’authentique : l’estampille, la matière, le geste
Quatre indices matériels permettent de distinguer un plateau de Jostovo authentique d’une imitation. Premier indice, l’estampille. Le dos de chaque plateau produit par la manufacture porte un cachet doré circulaire avec la mention Жостово en cyrillique, le logo de la Zhostovskaya Fabrika, un numéro de série et, depuis les années 2000, un code-barres de traçabilité. Les plateaux des ateliers historiques Vichniakov et des manufactures concurrentes du XIXe siècle portent des estampilles différentes, répertoriées dans les catalogues de ventes spécialisées. Un plateau sans aucune marque au dos est presque toujours une copie.
Deuxième indice, la matière. Un plateau de Jostovo est en acier doux, pas en aluminium ni en fer blanc. Un aimant adhère fermement au dos ; ce test simple élimine immédiatement les copies en aluminium souvent vendues sur les marchés touristiques. Le poids est également caractéristique : un plateau ovale de 40 x 50 centimètres pèse environ 1,2 kilogramme, une densité qui trahit immédiatement un support en plastique laqué ou en bois vernis. La surface du rebord, à l’endroit où l’emboutissage a travaillé le métal, montre de légères irrégularités qui n’existent pas sur un moulage industriel.
Troisième indice, la peinture. Sous une loupe ou à la lumière rasante, les traces du pinceau sont visibles. La matière picturale présente une épaisseur variable, les pétales de fleur ont du relief — on peut sentir du doigt la surépaisseur de la peinture par endroits — et les touches de lumière sont franches, appliquées en une seule passe. Un plateau imprimé présente une surface parfaitement lisse, sans relief de matière, et des couleurs qui ne varient pas d’un plateau à l’autre de la série. Les peintures imprimées puis retouchées à la main combinent les deux : impression plate sur 90% de la surface, petites retouches de blanc ou de couleur saturée qui créent l’illusion du fait-main sans en atteindre la profondeur.

Quatrième indice, la signature. Chaque plateau produit par la manufacture est signé par le peintre, en général sur le bord inférieur droit du bouquet, en petits caractères cyrilliques. Les grands noms contemporains — Lioudmila Goncharova, Valeri Letkov, Maya Lebedeva — ont une cote identifiée sur le marché spécialisé. Une absence de signature sur un plateau présenté comme authentique est un signal d’alerte, à moins qu’il ne s’agisse d’une pièce ancienne antérieure à la généralisation de la pratique au XXe siècle.
Artisans et maîtres fondateurs : des Vichniakov à Lioupkine
Filipp et Terenti Vichniakov restent les deux figures tutélaires. Leur atelier, actif de 1825 à la fin du XIXe siècle, a produit les pièces qui définissent encore aujourd’hui le standard de Jostovo : bouquet central, fond noir profond, bordure dorée au pinceau. La troisième génération de la famille, notamment Ossip Vichniakov, a introduit les grands formats rectangulaires et les compositions à multiples bouquets au milieu du XIXe siècle.
Alexandre Lioupkine, peintre actif entre 1880 et 1920, a donné à Jostovo sa maturité stylistique. Ses bouquets de pivoines sur fond noir restent des références dans les catalogues d’enchères. Il a formé plusieurs peintres qui transmettront la technique à l’époque soviétique, assurant la continuité entre l’atelier pré-révolutionnaire et l’artel Metallopodnos. Nikolaï Beliaïev et Pavel Plakhov, ses deux élèves principaux, ont introduit quelques innovations dans la palette — violets profonds, bleus outremer, jaunes d’or — qui élargissent le vocabulaire sans rompre avec le classicisme floral.
Au XXe siècle, plusieurs peintres de la manufacture ont laissé leur nom. Andrei Leznov, maître formé dans les années 1940, a codifié la séquence pédagogique zamaliovka-tenyojka-prokladka-blikovka-cherteyjka encore enseignée aujourd’hui à l’école de la Zhostovskaya Fabrika. Maria Savelieva, peintre des années 1960, a introduit des compositions asymétriques qui rompent avec la symétrie stricte héritée du XIXe. Les peintres contemporains — Lioudmila Goncharova, Elena Gladoukhina, Maya Lebedeva — produisent des pièces signées et numérotées qui trouvent leur marché chez les collectionneurs européens et nord-américains.
Où voir et visiter : du musée de la manufacture aux collections russes
Le Musée de la Zhostovskaya Fabrika, dans le village même, reste l’étape incontournable. Ouvert du mardi au dimanche, il présente un parcours chronologique de 1825 à nos jours, avec une salle consacrée aux plateaux Vichniakov du XIXe siècle, une deuxième aux créations soviétiques, une troisième aux productions contemporaines, et une aile expérimentale qui présente les collaborations entre la manufacture et des artistes invités. Une visite d’atelier est possible sur réservation : elle dure environ une heure et inclut une démonstration de peinture en direct.
À Moscou, le Musée historique d’État, sur la Place Rouge, consacre deux vitrines aux arts décoratifs russes du XIXe siècle avec une dizaine de plateaux représentatifs. Le Musée de l’art populaire russe, dans le district de Leontiev, présente Jostovo dans l’ensemble plus large des laques russes — Fedoskino, Palekh, Kholuï, Mstera — et permet de situer la tradition dans son réseau technique et géographique. À Saint-Pétersbourg, le Musée russe conserve une collection historique non exposée en permanence mais accessible sur rendez-vous pour les chercheurs et les journalistes spécialisés. Le Musée ethnographique voisin complète la collection avec quelques pièces d’usage domestique.
En Europe occidentale, les collections sont dispersées. Le Victoria and Albert Museum de Londres expose ponctuellement des plateaux Jostovo dans sa section d’arts décoratifs russes. Le Musée d’Ethnographie de Berlin conserve quelques pièces du début du XXe siècle acquises lors d’échanges culturels germano-soviétiques. À Paris, le Musée Guimet et le Musée des Arts décoratifs possèdent chacun deux ou trois plateaux Jostovo dans leurs fonds, rarement exposés mais accessibles à la consultation scientifique. Les ventes aux enchères spécialisées — Sotheby’s Russian Sale à Londres, Drouot Russian Art à Paris — présentent chaque année plusieurs lots de plateaux Vichniakov et Lioupkine qui permettent de suivre l’évolution des cotes.
Pour aller plus loin
- Khokhloma : la peinture dorée sur bois — la tradition voisine de peinture à l’huile sur bois, contemporaine dans ses origines et ses techniques de laquage cuit.
- Palekh : la miniature laquée iconographique — un autre héritage de la peinture russe à l’huile, appliqué à des objets en papier mâché plutôt qu’en métal.
- Fedoskino : la miniature laquée à l’huile — le village voisin d’où Filipp Vichniakov est parti en 1825 pour fonder sa propre tradition à Jostovo.
Pour approfondir
Les plateaux de Jostovo ornent encore l’art de la table russe : on les retrouve aux côtés des samovars peints dans une présentation éditoriale de la cuisine et des objets de table russes, où la dimension décorative rejoint l’usage quotidien du thé et de la vaisselle traditionnelle. Cette double nature — objet d’art et objet d’usage — reste l’un des traits les plus caractéristiques de la tradition russe des arts décoratifs, que Jostovo partage avec la Khokhloma, la porcelaine de Gjel et les émaux de Rostov.