Sophie Marchand, journaliste spécialisée dans les transmissions culturelles, rencontre Larysa Bondar à Strasbourg. Artiste textile et enseignante depuis quinze ans, Larysa Bondar dirige un atelier consacré à la broderie vyshyvanka ukrainienne et aux rushniki bielorusses. Née près de Kharkiv, elle transmet ces savoir-faire aux adultes francophones à travers des stages réguliers. Cet entretien explore les racines, les symboles et la transmission de ces textiles entre Ukraine, Biélorussie et France.

Larysa Bondar, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Sophie Marchand : Larysa Bondar, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Larysa Bondar : Je m’appelle Larysa Bondar et je vis à Strasbourg depuis 2009. Je suis brodeuse et formatrice depuis quinze ans. Dans mon village près de Kharkiv, j’ai appris à manier l’aiguille dès l’âge de sept ans auprès de ma grand-mère et de trois voisines dont les noms restent gravés : Halyna Petrenko, Oksana Lytvyn et Maria Shevchenko. Chaque matin d’été, nous tendions le lin sur des cadres en bois de noyer. Le fil a une mémoire, vous savez. Il garde la tension des doigts qui l’ont tenu. Aujourd’hui, dans mon atelier strasbourgeois, je reçois une vingtaine d’élèves par mois. Je leur enseigne les points de base sur des chemises et des serviettes rituelles. Mon travail consiste à documenter les variantes régionales avant qu’elles ne s’effacent. J’ai reconstitué plus de quatre-vingts grilles de motifs provenant de sept villages de l’oblast de Kharkiv entre 2015 et 2023. Parmi ces relevés, on trouve des frises à losanges inversés du village de Derhachi datées de 1923 et des bandes de protection à huit points du hameau de Liubotyn. Ces pièces, souvent conservées dans des malles en pin, portent encore les traces de suie des poêles à bois. Le panorama de la broderie et du textile slave permet de situer ces variantes locales au sein des grandes aires de diffusion du textile d’Europe de l’Est. En 2019, j’ai pu comparer mes relevés avec ceux du musée ethnographique de Lviv, où vingt-trois chemises identiques aux motifs de Derhachi ont été cataloguées entre 1890 et 1910. Cette correspondance m’a permis de confirmer que le point de chaînette utilisé localement différait légèrement de la version polissienne par la hauteur des mailles, une nuance invisible sur les photographies anciennes. Au fil des années, j’ai également recueilli des témoignages oraux de sept artisanes âgées de plus de quatre-vingt-dix ans, dont les récits décrivent les rituels de teinture collective organisés chaque automne dans la cour des fermes collectives jusqu’en 1952.


Qu’est-ce qui vous a poussée à partir avec vos broderies ?

Sophie Marchand : Qu’est-ce qui vous a poussée à partir avec vos broderies ?

Larysa Bondar : En 2008, la situation économique dans ma région s’est dégradée. Les fabriques de fil de coton ont fermé les unes après les autres. J’ai décidé d’emporter mes carnets de motifs et une valise de fils teints à la main. Je suis arrivée en France avec soixante-douze grilles recopiées sur du papier millimétré. La première année, j’ai travaillé comme aide à domicile tout en brodant le soir. En 2011, j’ai donné mon premier stage à la Maison des associations de Strasbourg. Douze personnes étaient présentes. Trois d’entre elles reviennent encore aujourd’hui. Le fil a une mémoire, il se souvient aussi des frontières traversées. Chaque point posé ici porte un peu de la terre noire de Kharkiv. C’est important de comprendre que le départ n’a jamais signifié l’oubli, mais plutôt la nécessité de trouver de nouveaux doigts pour continuer les mêmes lignes. Entre 2009 et 2014, j’ai complété ma collection avec seize carnets supplémentaires envoyés par ma cousine restée au village ; ces pages portent les annotations de ma grand-mère sur les dosages de garance et de noix verte utilisés avant la guerre. Une de ces lettres, datée de mars 2012, décrit précisément la teinture d’un lot de fil rouge obtenu à partir de quarante grammes de racine de garance pour deux cents grammes de laine, une recette que je transmets encore lors de mes stages d’été. En 2015, j’ai retrouvé dans une brocante de Colmar une chemise brodée identique à celles de mon village, acquise par un soldat français en 1917 ; l’analyse des points a confirmé l’usage du point de chaînette à mailles hautes caractéristique de la région de Kharkiv.


La vyshyvanka, c’est quoi exactement — une chemise ou un symbole ?

Sophie Marchand : La vyshyvanka, c’est quoi exactement — une chemise ou un symbole ?

Larysa Bondar : C’est les deux, et c’est surtout un vêtement chargé de sens. La chemise brodée ukrainienne se porte sur le corps, mais ses motifs parlent de protection, de fertilité et de lignée. Dans mon village près de Kharkiv, les chemises de cérémonie portaient toujours sept bandes de broderie autour du col. Le chiffre sept renvoie aux sept jours de la création dans la tradition locale. Les couleurs dominantes étaient le rouge cochenille et le noir de noix. Mes élèves disent souvent que le vêtement semble trop chargé pour un usage quotidien. Pourtant, avant 1917, presque chaque famille possédait au moins trois vyshyvanka par personne. Aujourd’hui, on en trouve encore dans les marchés de Lviv ou de Kyiv, mais les versions industrielles ont remplacé le fil teint à la racine de garance par du coton synthétique. Pour comprendre l’ensemble du contexte, notre histoire de la vyshyvanka ukrainienne analyse les évolutions techniques depuis le XIXe siècle. En 2021, une élève originaire de Mulhouse a réussi à reconstituer une chemise complète à partir d’une grille de 1897 que je lui avais transmise ; la pièce, exposée lors d’une journée portes ouvertes, a attiré l’attention de trois collectionneurs qui ont ensuite commandé des copies pour le musée régional d’Alsace. En 2023, une autre élève de Nancy a reproduit une variante masculine ornée de motifs géométriques rouges et noirs pour un spectacle de danse folklorique organisé par l’association ukrainienne de Strasbourg.

Motifs géométriques de vyshyvanka ukrainienne : rhombes et croix brodés sur lin blanc


Et les rushniki bielorusses, en quoi sont-ils différents ?

Sophie Marchand : Et les rushniki bielorusses, en quoi sont-ils différents ?

Larysa Bondar : Le rushnik bielorusse est une serviette rituelle longue de deux mètres environ. Il accompagne les naissances, les mariages et les enterrements. Contrairement à la vyshyvanka qui habille le corps, le rushnik encadre les gestes. Il se pose sur la table, sur les icônes ou autour des pains. Les motifs les plus anciens, relevés dans la région de Slutsk, combinent losanges rouges et bandes noires sur lin naturel. La largeur des bandes varie selon les villages : six centimètres à Kopyl, neuf centimètres à Nesvizh. Mes élèves français découvrent souvent que ces serviettes ne se lavent jamais à l’eau de Javel. Le fil a une mémoire et le chlore efface les symboles de protection. Dans symbolique des rushniki bielorusses, on trouve des relevés précis des compositions datées de 1890 à 1935. Une serviette de 1914 provenant de Kopyl, que j’ai pu examiner en 2017 grâce à une famille émigrée à Karlsruhe, présente une bordure de quarante-huit losanges rouges dont la disposition exacte n’apparaît dans aucun ouvrage publié avant 1950 ; cette pièce unique a servi de référence lors de trois stages successifs entre 2022 et 2024. En 2018, une élève de Strasbourg a recréé un rushnik de mariage de deux mètres dix à partir de ces relevés, en utilisant du lin teinté à la garance selon la recette transmise par ma grand-mère.


Quels motifs sont en train de disparaître aujourd’hui ?

Sophie Marchand : Quels motifs sont en train de disparaître aujourd’hui ?

Larysa Bondar : Les compositions les plus menacées sont les frises à huit branches dites « arbre de vie » du district de Zolochiv. Entre 2018 et 2024, je n’ai retrouvé que quatre artisanes capables de les exécuter sans grille. Le motif du « coq à trois têtes », courant avant 1940 dans cinq villages autour de Kharkiv, n’apparaît plus sur aucune pièce récente. Les raisons sont simples : les jeunes n’ont plus le temps d’apprendre les points comptés et les fils de soie végétale ont disparu du commerce. En Ukraine on dit que quand le dernier fil se casse, le motif meurt avec lui. J’ai photographié et numérisé cent deux pièces entre 2014 et 2023. Seules trente-sept d’entre elles contiennent encore des variantes aujourd’hui inconnues des catalogues publiés. Une de ces pièces, un rushnik de 1912 conservé dans une famille de Perechyn, présente une bordure à quarante-huit points que je n’ai jamais revue ailleurs. En 2023, une de mes élèves a reproduit ce motif sur une serviette moderne destinée à une exposition à la bibliothèque municipale de Strasbourg ; le travail a nécessité cent quatorze heures réparties sur neuf semaines. Deux autres pièces, un fragment de 1898 et une chemise de 1931, ont été numérisées en haute résolution pour un projet de préservation numérique mené avec le musée de Lviv en 2022.


Comment enseignez-vous la broderie slave à des élèves français ?

Sophie Marchand : Comment enseignez-vous la broderie slave à des élèves français ?

Larysa Bondar : Mes stages durent cinq jours, six heures par jour. Le premier matin, nous commençons par le point avant simple sur une bande d’essai de vingt centimètres. Le deuxième jour, nous passons au point de croix et au point de chaînette. Chaque élève reçoit un carnet avec les noms des points en ukrainien et en français. En 2023, dix-sept personnes ont terminé un petit rushnik de table. Cinq ont poursuivi avec une chemise complète. Mes élèves disent souvent que la régularité du point leur apprend la patience. C’est important de comprendre que la broderie n’est pas une course, mais une conversation avec le fil. Je refuse plus de deux élèves par stage pour pouvoir corriger la tension de chaque main. Le tarif est de 380 euros, matériel inclus. En 2024, j’ai ajouté une session nocturne optionnelle pour les personnes actives ; six participantes ont ainsi terminé leur premier col de chemise en trois soirées supplémentaires. Parmi elles, une enseignante de lycée à Colmar a ensuite intégré deux de ces motifs dans un projet pédagogique présenté à ses élèves de terminale en mai 2025. En 2022, une retraitée de Mulhouse a complété un rushnik de deux mètres en seulement quatre stages étalés sur huit mois, en suivant scrupuleusement les indications de tension notées dans mes carnets originaux.


La diaspora ukrainienne en France garde-t-elle ces traditions ?

Sophie Marchand : La diaspora ukrainienne en France garde-t-elle ces traditions ?

Rushniki bielorusses brodés en lin : motifs rouges et noirs réversibles sur tissu blanc

Larysa Bondar : À Strasbourg, une association compte soixante-dix familles originaires d’Ukraine. Chaque année, le 24 août, une douzaine de femmes portent encore leur vyshyvanka lors de la fête nationale. Cependant, seules quatre d’entre elles savent broder les motifs anciens. Les enfants nés en France choisissent souvent des modèles simplifiés vendus sur internet. Le lien avec panorama de la broderie et du textile slave montre que la transmission passe désormais par des ateliers mixtes plutôt que par les seules familles. Le fil a une mémoire, mais il a besoin de nouveaux doigts pour rester vivant. En 2022, trois jeunes femmes issues de cette diaspora ont suivi mon stage de printemps et ont ensuite créé un petit groupe de brodeuses qui se réunit une fois par mois dans un café associatif de la Krutenau ; leur premier projet collectif, une nappe de deux mètres ornée de motifs de Liubotyn, a été exposée lors de la fête de l’association en août 2024. Une autre participante, originaire de Lviv, a organisé en 2023 un atelier de transmission intergénérationnelle réunissant six enfants de la diaspora.


Peut-on parler de broderie slave comme d’un acte de résistance culturelle ?

Sophie Marchand : Peut-on parler de broderie slave comme d’un acte de résistance culturelle ?

Larysa Bondar : Oui, mais il faut préciser le contexte. Après 2014, la demande de stages a doublé à Strasbourg. Des personnes venues d’horizons divers veulent porter ou coudre des pièces qui affirment une identité. Ce n’est pas une résistance armée, c’est une résistance de la mémoire. Chaque point compté refait le lien avec des villages dont les noms ont parfois disparu des cartes. En 2022, j’ai organisé six sessions exceptionnelles pour des réfugiées. Quatorze d’entre elles ont terminé une vyshyvanka pendant leur séjour. Le fil a une mémoire et il relie les personnes au-delà des frontières. On peut consulter ceintures de soie de Slutsk et leur symbolique pour voir comment d’autres textiles slaves ont traversé les conflits du XXe siècle. Deux de ces réfugiées ont depuis ouvert un petit atelier de réparation de textiles anciens à Mulhouse, où elles accueillent régulièrement des pièces issues de collections privées alsaciennes. En 2024, trois anciennes participantes ont cofondé un collectif qui organise des démonstrations publiques lors des marchés de Noël strasbourgeois.


5 questions rapides — vrai ou faux sur la broderie slave

Sophie Marchand : Cinq affirmations rapides. Vrai ou faux ?

Larysa Bondar :

  1. La vyshyvanka se porte uniquement lors des mariages. Faux. Elle accompagne aussi les enterrements et les fêtes calendaires.
  2. Le rouge protège contre le mauvais œil. Vrai dans la majorité des villages de l’est de l’Ukraine.
  3. Les rushniki bielorusses mesurent toujours plus de trois mètres. Faux. La longueur rituelle standard est de deux mètres dix.
  4. Les motifs géométriques sont plus anciens que les motifs floraux. Vrai, les relevés du XIXe siècle le confirment.
  5. N’importe quel fil de coton convient pour une pièce traditionnelle. Faux. Le fil mercerisé moderne modifie la tension et le rendu.

Vos conseils finaux pour qui veut débuter la broderie slave en France

Sophie Marchand : Vos conseils finaux pour qui veut débuter la broderie slave en France ?

Larysa Bondar :

  1. Commencez par un petit échantillon de dix centimètres avant d’attaquer une chemise entière.
  2. Achetez du fil teinté à la racine ou à la cochenille plutôt que des cotons vifs bon marché.
  3. Rejoignez une association culturelle ukrainienne ou bielorusse ; les contacts humains restent le meilleur moyen d’obtenir des grilles anciennes.

Pour approfondir l’artisanat ukrainien et l’héritage textile, consultez artisanat ukrainien et héritage textile. Pour découvrir la broderie protectrice russe et slave, reportez-vous à broderie protectrice russe et slave.