Le matin de novembre s’installe lentement sur le village de Retchitsy. Le ciel, d’un gris laiteux, laisse filtrer une lumière rasante qui glisse sur les toits de tôle et les clôtures de bois. Devant la manufacture de Gzhel, la journaliste pousse la porte de l’atelier principal. Une odeur dense de terre humide et de kaolin frais enveloppe l’espace. Sur les longues tables de chêne, des rangées de vases encore fragiles attendent leur tour de cuisson. Certains portent déjà les premiers traits gris du cobalt ; d’autres, sortis du four la veille, révèlent ce bleu profond et lumineux qui semble capter toute la lumière froide du Nord.
Au fond de la pièce, une femme de taille moyenne, les cheveux tirés en chignon bas, travaille debout devant un tour. Ses mains, recouvertes d’une fine pellicule blanche, tournent avec une précision lente. Elle relève la tête quand la porte claque doucement. Elena Tikhova sourit, essuie ses paumes sur son tablier de lin et s’avance. Elle porte un pull en laine bleu-gris et des bottes de feutre. Derrière elle, sur les étagères, s’alignent des théières aux anémones sauvages et des vases dont les motifs évoquent les prairies de l’oblast de Moscou après la fonte des neiges.
Elena Tikhova, 45 ans, Retchitsy (oblast de Moscou). Céramiste à la manufacture de Gzhel depuis 2008. Diplômée de l’école des arts appliqués de Gzhel (2006). A exposé à Lyon (2019) dans le cadre des Rencontres franco-russes des métiers d’art. Spécialité : vases aux motifs de fleurs sauvages de la région de Moscou.
Devenir céramiste à Gzhel — un choix de vie
**ÉLISE MARCHAND**Comment êtes-vous devenue céramiste à Gzhel ? Est-ce une vocation familiale, ou avez-vous découvert ce métier tardivement ?
**ELENA TIKHOVA**Je suis née à trois kilomètres d’ici, dans une petite maison au bord de la forêt. Ma mère travaillait à la cantine de la manufacture ; mon père, lui, conduisait les camions qui transportaient le kaolin des carrières. Chaque soir, il rapportait sur ses bottes une fine poussière blanche que je ramassais du bout des doigts. Cette poudre sentait la craie et la pierre chaude. Je ne savais pas encore que c’était le matériau même de ma vie future.
À quatorze ans, j’ai intégré l’école des arts appliqués de Gzhel. Le premier jour où l’on m’a confié un pinceau et un petit pot d’oxyde de cobalt, j’ai ressenti quelque chose de très précis : le gris terne que je posais sur la pièce deviendrait, après la cuisson, un bleu impossible à imaginer autrement. Ce jour-là, j’ai compris que le métier consistait à peindre dans l’obscurité en sachant que la lumière viendrait plus tard. J’ai terminé mes études en 2006 et, deux ans plus tard, j’ai signé mon contrat à la manufacture. Depuis, dix-huit années se sont écoulées sans que je me sois jamais demandé si j’avais choisi le bon chemin.
Ce qui me retient ici, c’est d’abord la terre elle-même. Le kaolin de Gzhel possède une plasticité et une blancheur après cuisson que l’on ne retrouve nulle part ailleurs dans la région. Travailler avec une matière extraite à moins de cinq kilomètres de l’atelier crée un lien très concret avec le territoire. Quand je trempe mes mains dans la barbotine, je sais exactement d’où vient cette argile, à quelle profondeur elle a été prélevée et comment la forêt alentour influence son comportement au séchage. Partir pour une grande ville ou une manufacture plus prestigieuse m’aurait coupé de cette connaissance intime. Gzhel n’est pas seulement un style décoratif ; c’est une manière d’habiter le monde, ancrée dans une communauté d’artisans qui partagent les mêmes gestes depuis des générations. Le guide de la porcelaine de Gzhel raconte d’ailleurs cette continuité mieux que n’importe quel discours.
**ÉLISE MARCHAND**Qu’est-ce qui vous a retenue à Gzhel plutôt que de partir travailler dans une grande ville ou une manufacture de céramique d’art plus renommée ?
Les matériaux — argile locale, kaolin et cobalt
**ÉLISE MARCHAND**Parlez-moi de l’argile de Gzhel — d’où vient-elle, pourquoi est-elle particulière ?
**ELENA TIKHOVA**Le kaolin de la région de Moscou provient de dépôts sédimentaires formés il y a plusieurs millions d’années. Les carrières les plus proches se trouvent à une quinzaine de kilomètres. On extrait cette argile blanche depuis le XVIIe siècle ; les premiers registres mentionnent déjà son utilisation pour la vaisselle des monastères. Sa particularité tient à sa très faible teneur en oxydes colorants et à sa plasticité exceptionnelle. Une fois purifiée et mélangée à l’eau, elle devient une barbotine fluide qui épouse parfaitement les moules en plâtre. Après la cuisson à haute température, elle prend une teinte ivoire chaude, presque rosée par endroits, qui fait merveilleusement ressortir le cobalt.
Comparée aux argiles de Saint-Pétersbourg ou de l’Oural, celle de Gzhel demande moins de dégraissants. Elle supporte des parois plus fines sans se fissurer. Cette qualité permet aux artisans de créer des pièces légères tout en conservant une solidité remarquable. Utiliser une matière locale n’est pas seulement une question d’authenticité ; c’est aussi une garantie de constance. Chaque livraison de kaolin que nous recevons a été extraite dans un rayon de vingt kilomètres. Nous connaissons sa composition chimique presque par cœur.
**ÉLISE MARCHAND**Et le cobalt — c’est un oxyde chimique, pas une couleur naturelle. Comment travaillez-vous avec un pigment qui est gris avant la cuisson et bleu après ?
**ELENA TIKHOVA**L’oxyde de cobalt se présente sous forme de poudre gris-noir. Dilué dans de l’eau et un peu de gomme arabique, il devient un gris bleuté très discret. Nous le posons sur la pièce biscuitée avec des pinceaux de martre ou d’écureuil. À ce stade, rien ne laisse présager l’intensité finale. C’est seulement à 1350 °C que l’oxyde se combine à l’émail et révèle toute sa puissance chromatique. Ce décalage entre le geste et le résultat constitue le cœur même du travail. On peint dans une gamme de gris en imaginant un bleu que l’on ne verra qu’après l’ouverture du four. C’est comparable à l’écriture d’une partition que l’on ne pourra entendre qu’après l’exécution.
Selon la concentration et l’épaisseur de la couche, le bleu final varie du bleu pervenche très clair au bleu nuit presque noir. Les artisans expérimentés savent doser ces nuances pour créer des dégradés qui donnent du volume aux fleurs et aux feuillages. Cette technique, transmise depuis le XVIIIe siècle, a été réinterprétée par chaque génération. On la retrouve d’ailleurs dans toutes les céramiques slaves qui utilisent le cobalt comme signature chromatique.

La technique — tournage, biscuit, émail, cuisson
**ÉLISE MARCHAND**Décrivez-moi, étape par étape, la fabrication d’un vase Gzhel — de l’argile à la vitrine.
**ELENA TIKHOVA**Tout commence par la préparation de la barbotine : le kaolin est mélangé à de l’eau et à de minuscules quantités de dégraissants afin d’obtenir une consistance proche de la crème liquide. Cette mixture est versée dans des moules en plâtre ou, pour les pièces plus libres, tournée directement sur le tour. Le séchage dure entre quarante-huit et soixante-douze heures dans une pièce à hygrométrie contrôlée. Une fois la pièce sèche au toucher, elle passe au four pour le biscuitage : huit à dix heures à 900 °C. Le biscuit obtenu est alors poncé avec du papier de verre très fin pour éliminer les irrégularités.
Vient ensuite la peinture. Je travaille généralement deux à quatre heures sur un vase moyen, appliquant le cobalt par couches successives pour obtenir des dégradés. La pièce est ensuite trempée dans un bain d’émail feldspathique qui la recouvre d’une fine pellicule laiteuse. La cuisson finale dure douze à quatorze heures à 1350 °C. Toute la transformation se joue dans ces dernières heures : l’émail fond, le cobalt révèle sa couleur, la porcelaine se vitrifie. Du début à la fin, il faut compter deux à trois semaines pour un seul vase.
**ÉLISE MARCHAND**À quelle étape êtes-vous le plus concentrée, le plus anxieuse ?
**ELENA TIKHOVA**Le moment le plus intense reste l’ouverture du four. Même après dix-huit ans, je ressens toujours une petite contraction dans la poitrine quand je tire la porte. La pièce peut avoir fissuré, le bleu peut avoir viré vers le vert ou le noir, l’émail peut avoir coulé et soudé la pièce à son support. Tout cela échappe complètement à notre contrôle une fois la porte refermée. Cette perte de maîtrise fait partie de la philosophie de Gzhel : la cuisson est un dialogue avec le feu, pas une simple opération technique. On apprend à accepter que le résultat final appartienne aussi au hasard contrôlé.
Les motifs Gzhel — entre nature et géométrie slave
**ÉLISE MARCHAND**D’où viennent les motifs que vous peignez ? Vous créez vos propres compositions ou suivez-vous des modèles canoniques ?
**ELENA TIKHOVA**Il existe un répertoire traditionnel très riche : coqs, paysages stylisés, fleurs de printemps. Pourtant, chaque artisane dispose d’une marge de liberté importante. Personnellement, je me suis spécialisée dans les fleurs sauvages de l’oblast de Moscou : anémones, iris des marais, myosotis et même certaines graminées que l’on trouve au bord des chemins. Lors de l’exposition à Lyon en 2019, les visiteurs français étaient particulièrement touchés par ces motifs qui leur rappelaient leurs propres prairies. Ils y voyaient une forme de poésie botanique plutôt qu’un simple décor. Cette réaction m’a confortée dans l’idée que la tradition n’est pas figée ; elle se nourrit des rencontres. On peut d’ailleurs comparer cette liberté créative avec celle que l’on observe dans la faïence de Bolesławiec, où chaque potier développe également son propre vocabulaire floral au sein d’une tradition slave commune.

La différence entre Gzhel authentique et les imitations
**ÉLISE MARCHAND**Le marché est inondé d’imitations — comment un acheteur non averti peut-il reconnaître une vraie Gzhel ?
**ELENA TIKHOVA**Une vraie porcelaine de Gzhel possède un poids plus important que la faïence ou le plâtre. Tenez la pièce contre une source de lumière vive : la porcelaine authentique laisse filtrer une lueur rosée très caractéristique. Au dos, vous trouverez toujours la signature manuscrite de l’artisane et le tampon de la manufacture. Le bleu lui-même trahit son origine : le cobalt véritable présente des variations subtiles d’intensité et de profondeur, là où les imitations industrielles offrent un bleu plat et uniforme. Enfin, le prix constitue un indice fiable. Une pièce de qualité, tournée et peinte à la main dans la manufacture, ne descend guère sous une certaine fourchette. Les imitations proviennent principalement de productions chinoises ou d’usines russes situées hors des villages historiques. Pour les voyageurs, le circuit des villages d’artisans permet de visiter les ateliers et d’acheter directement auprès des créateurs.
Questions rapides — idées reçues sur Gzhel
Idée reçue : Gzhel c’est toujours bleu et blanc.
Réalité : Le bleu domine, mais la teinte exacte varie selon la concentration de cobalt et la nature de l’émail. Certaines pièces anciennes présentent même des reflets verts ou violacés selon la cuisson.
Idée reçue : Les motifs Gzhel sont tous pareils.
Réalité : Chaque artisane possède son propre style. Mes fleurs sauvages diffèrent sensiblement de celles de ma voisine Olga, qui préfère les paysages hivernaux.
Idée reçue : La Gzhel ne coûte rien si l’on va directement en Russie.
Réalité : Les prix sont plus accessibles sur place, mais la logistique, les droits de douane et le transport rendent l’économie moins évidente qu’il n’y paraît.
Idée reçue : Seule la manufacture officielle produit du vrai Gzhel.
Réalité : Plusieurs ateliers familiaux travaillent dans le respect des techniques traditionnelles ; ils sont toutefois tenus de respecter les normes de qualité de la région.
Idée reçue : La porcelaine Gzhel est trop fragile pour un usage quotidien.
Réalité : Bien cuite à 1350 °C, elle supporte le lave-vaisselle et les micro-ondes, à condition d’éviter les chocs thermiques brutaux.
Idée reçue : Le cobalt est toxique.
Réalité : Une fois vitrifié dans l’émail, l’oxyde de cobalt est stable et sans danger pour l’usage alimentaire.
Idée reçue : Gzhel est un art uniquement féminin.
Réalité : Si les femmes sont majoritaires dans la peinture, de nombreux hommes excellent au tournage et à la conception des moules.
Les 3 choses à retenir sur la porcelaine de Gzhel
La première chose que je dirais à quelqu’un qui découvre Gzhel, c’est d’accepter le temps. Chaque pièce demande plusieurs semaines de travail et de patience. La deuxième, c’est de regarder la lumière : une vraie porcelaine de Gzhel réagit à la lumière comme une peau vivante. Enfin, la troisième, c’est de se souvenir que derrière chaque vase se trouve une main qui a peint dans le gris en imaginant le bleu. Cette confiance dans le feu est peut-être ce qui rend ces objets si attachants. Pour ceux qui souhaitent explorer plus largement le patrimoine artistique russe accessible depuis la France, Héritage Russe propose un panorama des traditions et des collections.