Dans le XVIe arrondissement de Paris, rue de Longchamp, une enseigne discrète signale la galerie Slavika. À l’intérieur, des vitrines éclairées abritent des boîtes laquées de Palekh, des vases en porcelaine Gzhel bleu et blanc, des broderies ukrainiennes encadrées. Depuis quinze ans, Claire Martin fait le pont entre les artisans d’Europe orientale et les collectionneurs français. Elle nous reçoit un mardi matin, entre deux rendez-vous avec des clients, pour faire le point sur un marché aussi passionné que discret.
La galerie Slavika et les débuts dans les arts slaves
Sophie Leclerc : Vous avez ouvert la galerie Slavika en 2011. Quel était le contexte à l’époque, et qu’est-ce qui vous a amenée vers les arts slaves ?
Claire Martin : Mon parcours n’était pas prédestiné à l’art slave. J’ai travaillé quinze ans dans le marché de l’art parisien, d’abord chez un commissaire-priseur, puis dans une galerie d’art contemporain. C’est un ami antiquaire qui m’a invitée à un voyage en Russie en 2007. On a visité Palekh, Fedoskino, le musée des Arts décoratifs de Moscou. J’ai eu une sorte de révélation. Il y avait là une richesse extraordinaire, pratiquement inconnue du public français cultivé. Ça m’a semblé une injustice et une opportunité.
J’ai passé les trois années suivantes à constituer mes connaissances — voyages d’étude, rencontres avec des artisans, formation à l’estimation des laques. J’ai ouvert Slavika en 2011 avec un stock modeste et une conviction forte : il existait en France un public pour ce type d’œuvre, à condition de lui expliquer ce qu’il regardait.
Qu’est-ce qui vous a convaincue qu’un marché existait à Paris pour les arts slaves ?
Claire Martin : Paris a toujours entretenu un rapport particulier avec la culture russe. L’émigration russe des années 1917-1930 a laissé une empreinte profonde dans les quartiers du XVe et du XVIe arrondissement, dans les milieux de la mode, du ballet, de la peinture. Des familles françaises possèdent depuis des générations des pièces transmises par des arrière-grands-parents émigrés. Ces héritiers viennent parfois chez moi pour faire estimer des objets dont ils ignoraient la valeur.
À cela s’est ajoutée une diaspora contemporaine — Russes, Ukrainiens, Polonais — qui cherche à la fois à s’ancrer dans sa culture et à faire découvrir cette culture à ses amis français. Et puis, il y a les amateurs d’art tout court, sensibles à la qualité artisanale, qui cherchent une alternative aux productions industrielles.
Comment décririez-vous l’état du marché des arts décoratifs slaves en France aujourd’hui, en 2026 ?
Claire Martin : Le marché a beaucoup évolué. Quand j’ai ouvert, je devais expliquer à chaque client ce qu’était Palekh. Aujourd’hui, une partie du public arrive avec des connaissances préalables — YouTube, Instagram, les expositions. Le niveau de curiosité a augmenté. Les gens ont accès à des ressources comme notre panorama des 8 grandes écoles de l’art slave qui n’existaient pas il y a dix ans.
Ce qui a aussi changé, c’est la structuration de l’offre. Avant, on trouvait surtout de l’artisanat slave dans les marchés aux puces ou chez des antiquaires généralistes qui ne savaient pas toujours ce qu’ils vendaient. Aujourd’hui, il existe quelques galeries spécialisées, des importateurs sérieux, des plateformes en ligne directement liées aux ateliers d’origine.
Le marché reste de niche, mais il s’est professionnalisé. Et la demande est clairement haussière.
Tendances 2026 : techniques et catégories prisées des collectionneurs
Quelles techniques se vendent le mieux auprès de vos clients collectionneurs ?
Claire Martin : Sans surprise, la miniature laquée domine — Palekh en particulier. C’est la catégorie qui concentre le plus de prestige et la plus grande amplitude de prix. Une boîte de maître peut valoir autant qu’une toile d’artiste contemporain reconnu.
Vient ensuite la matriochka — que les clients décovrent souvent comme un objet de collection sérieux plutôt que comme un simple souvenir. Les pièces signées de Sergiev Possad, Semionov ou Kargopol avec leur style distinctif intéressent de plus en plus les collectionneurs français.
Ensuite, la porcelaine Gzhel. Elle a un avantage que les laques n’ont pas : on peut l’utiliser. Un vase Gzhel dans un salon, c’est un objet quotidien et un objet d’art. Ça attire des acheteurs qui n’auraient pas forcément franchi le pas de la pièce de collection pure.
La broderie ukrainienne a connu une forte progression depuis 2022. Je vends des pièces encadrées, des vyshyvankas en tant que vêtements portables et des panneaux brodés. La dimension politique et identitaire a clairement joué.

Authentifier une pièce : la méthode de Claire Martin
Comment évaluez-vous l’authenticité d’une pièce de laque, de Palekh par exemple ?
Claire Martin : C’est la question centrale. Il existe malheureusement beaucoup de faux sur le marché — des pièces chinoises ou industrielles présentées comme du Palekh authentique. Voici ma méthode en cinq points.
Premièrement, la signature. Les maîtres de Palekh signent systématiquement leurs œuvres, au dos, en cyrillique, avec parfois une mention de l’artiste et la date. Une pièce non signée est soit très ancienne, soit d’un artisan inconnu, soit un faux.
Deuxièmement, le support. Le papier mâché authentique se reconnaît à son poids et à ses légères irrégularités. Les faux industriels sont souvent en plastique moulé ou en carton pressé.
Troisièmement, la peinture. La tempera de Palekh a une texture mate et un grain particulier au toucher. Les faux utilisent souvent des laques brillantes uniformes qui n’ont pas ce grain.
Quatrièmement, les détails de l’or. Les rehauts dorés de Palekh sont peints au pinceau fin sur la tempera sèche. On voit de légères variations, des traits individuels. Les faux ont souvent un or sérigraphié, uniforme et trop brillant.
Cinquièmement, la provenance. Un certificat d’atelier, une lettre d’authenticité, une facture d’un antiquaire reconnu — tout cela ajoute de la crédibilité.
Le rôle de la diaspora slave dans votre activité quotidienne ?
Claire Martin : La diaspora est à la fois ma clientèle et mon réseau. Beaucoup de mes clients réguliers sont des Franco-Russes ou des Franco-Ukrainiens qui achètent pour transmettre — offrir à leurs enfants des objets porteurs de mémoire. Ils ont souvent une connaissance intime des pièces que je propose, ce qui rend les échanges passionnants.
Mon réseau d’approvisionnement passe aussi largement par la diaspora. Des artisans, des héritiers de collections, des intermédiaires culturels. Dans le tissu de la culture slave et les arts de vivre en France, ces réseaux humains sont irremplaçables.
Les pièces ukrainiennes depuis 2022 : comment le conflit a-t-il changé votre rapport à ce marché ?
Claire Martin : C’est une question difficile. La demande pour l’art ukrainien a explosé. Des clients qui n’avaient aucun intérêt particulier pour l’artisanat slave m’ont contactée pour acheter des vyshyvankas, des pysanky, des petrykivkas. Geste de solidarité culturelle, refus de voir une culture disparaître sous les bombes.
Cela a posé des défis logistiques : s’approvisionner directement en Ukraine est devenu très complexe. J’ai développé des liens avec des artisanes de la diaspora ukrainienne en France — des femmes qui ont fui le conflit et qui continuent à broder, à peindre. Certaines sont devenues mes exposantes régulières.
La dimension éthique est aussi présente. Je veille à ce que l’argent aille aux artistes, pas à des intermédiaires opportunistes qui ont flairé la demande sans aucun lien authentique avec la culture.
Les artisans polonais et la faïence de Bolesławiec — comment se porte ce marché en France ?
Claire Martin : Bolesławiec a connu un phénomène intéressant. Au début des années 2010, la faïence polonaise était encore principalement achetée par les communautés polonaises ou les touristes revenus de Pologne avec des valises pleines. Depuis, elle a acquis une notoriété propre — une esthétique reconnue, des marques d’atelier connues, une communauté de collectionneurs sur les réseaux sociaux.
Aujourd’hui, je vends du Bolesławiec à des clients qui l’achètent non pas parce qu’ils ont un lien avec la Pologne, mais parce qu’ils apprécient l’esthétique et la robustesse. C’est une évolution remarquable. La pièce céramique est devenue un objet culturellement identifié, pas seulement un souvenir de voyage.
Débuter une collection d’arts slaves : budget et stratégie
Vous conseillez souvent des débutants. Comment débuter une collection avec un budget de 200 à 500 euros ?
Claire Martin : C’est le budget idéal pour une première collection cohérente. Je conseille trois axes.
Avant tout, apprenez à reconnaître une matriochka authentique de Sergiev Possad — les critères s’appliquent à beaucoup d’autres catégories d’artisanat slave.
Premier axe : acquérir une pièce de laque de qualité modeste mais authentique. Une petite boîte de Palekh signée, même d’un artisan peu connu, coûte entre 80 et 180 € et vous donne accès à la technique dans sa forme la plus pure.
Deuxième axe : compléter avec un vase ou une tasse en porcelaine Gzhel authentique. Entre 40 et 80 € pour une pièce moyenne, c’est accessible. Évitez les imitations chinoises nombreuses sur le marché — le fond blanc légèrement bleuté et le pinceau main font la différence.
Troisième axe : si votre cœur penche vers le textile, une broderie ukrainienne encadrée ou un fragment de nappe brodée peut être trouvé pour 60 à 120 € chez des membres de la diaspora. Ces pièces ont souvent une histoire familiale qui les rend uniques.
Ce qui compte, à ce stade : privilégier l’authenticité sur la grandeur. Une petite pièce vraie vaut infiniment plus qu’un grand faux.
L’avenir de l’artisanat slave en Europe — quelles tendances voyez-vous pour 2026-2030 ?
Claire Martin : Plusieurs tendances se dégagent clairement.
La première, c’est la montée des jeunes artisans qui réinterprètent les codes traditionnels. À Palekh, il y a une nouvelle génération qui peint des sujets contemporains — paysages urbains, personnages de mangas revisités à la technique de Palekh, scènes de vie moderne — tout en respectant la technique ancestrale. Ces pièces attirent un public plus jeune, plus international.
La deuxième tendance, c’est la digitalisation. Les ateliers de Bolesławiec, de Gzhel, de Jostovo ont tous des boutiques en ligne, des comptes Instagram actifs, parfois des vidéos YouTube de leurs artisans au travail. La transparence sur les processus de fabrication est devenue un argument commercial fort.
Troisième tendance : la durabilité. Les acheteurs européens sont de plus en plus sensibles à l’empreinte environnementale des objets qu’ils achètent. Un vase Gzhel peint à la main, dans un atelier familial, transporté sans suremballage plastique — c’est une histoire que le public de 2026 est prêt à entendre et à payer.
Questions rapides — vos bêtes noires et idées reçues ?
Claire Martin : Idée reçue numéro un : “l’artisanat slave, c’est kitsch.” Non. C’est souvent une question de contexte et de mise en valeur. Une boîte de Palekh dans un salon contemporain, bien éclairée, est un objet d’une beauté frappante.
Numéro deux : “les pièces anciennes sont forcément meilleures.” Faux. Les maîtres contemporains de Palekh ou de Fedoskino produisent des œuvres d’une qualité au moins équivalente aux maîtres du début du XXe siècle, parfois supérieure techniquement.
Numéro trois : “on trouve ça moins cher en ligne.” Parfois vrai pour la quantité, toujours faux pour l’authenticité. Les plateformes généralistes regorgent de faux présentés comme authentiques à des prix dérisoires. La galerie offre une garantie que la marketplace n’offre pas.
Numéro quatre : “c’est uniquement pour les Russes ou les gens d’origine slave.” Absolument faux. Mes meilleurs collectionneurs français n’ont aucune origine slave. Ils ont simplement découvert une beauté à laquelle ils n’étaient pas exposés.
Les 3 takeaways de Claire Martin
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L’authenticité se vérifie, ça s’apprend. Ne jamais acheter une pièce présentée comme de Palekh sans vérifier la signature au dos, le grain de la peinture et le poids du support. Deux heures de lecture sur les critères d’authenticité valent tous les bons prix du monde.
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Le marché des arts slaves en France est en croissance réelle. Il ne s’agit pas d’un phénomène de mode mais d’une demande de fond liée à la qualité, à l’histoire et à l’identité. Les collectionneurs qui entrent maintenant sur ce marché prennent une bonne décision à long terme.
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Acheter à la source reste la meilleure approche. Quand c’est possible — voyage en Pologne, commande directe à un atelier russe ou ukrainien — le prix est meilleur et la relation humaine enrichit l’objet. L’artisanat slave n’est pas seulement un objet, c’est une rencontre.