Kholmogory : au cœur de l’ivoire du Grand Nord

Sur la rive droite de la Dvina septentrionale, à quelque 75 kilomètres au sud-est d’Arkhangelsk, s’étend le paisible village de Kholmogory. Mais derrière son apparente quiétude, ce bourg du Nord profond cache un savoir-faire d’exception, forgé dans les rigueurs de la toundra et la blancheur polaire : la sculpture sur os et ivoire. Dès le XVIIe siècle, les artisans locaux, appelés kostorezy, façonnent des trésors d’ivoire et d’os qui feront la renommée de la Russie arctique, bien au-delà des confins du Grand Nord.

Kholmogory occupe une place tout à fait singulière dans l’histoire de l’art russe. La proximité de la mer Blanche, l’abondance d’animaux marins — morse, baleine, phoques — et l’ingéniosité des habitants ont permis l’essor d’une école de sculpture sur os dont les plus belles pièces rivalisent depuis des siècles avec les œuvres des orfèvres de la cour impériale. Mais cette tradition, profondément enracinée dans l’identité du Nord russe, a traversé bien des vicissitudes : glorifiée sous les tsars, menacée d’oubli, puis redécouverte à l’époque soviétique, elle demeure aujourd’hui un joyau du patrimoine artisanal russe.

Boîtes sculptées en ivoire de mammouth à Kholmogory, motifs arctiques et incrustations
Boîtes à motifs arctiques en ivoire de mammouth, incrustations de nacre et de bois foncé, réalisées dans un atelier contemporain de Kholmogory.

Les origines : un art né de la mer Blanche

La tradition de la sculpture sur os à Kholmogory prend racine dans le quotidien des Pomors, ces marins et chasseurs du Nord qui sillonnaient la mer Blanche et les côtes arctiques dès le Moyen Âge. Tandis que les forêts du Sud fournissaient bois et résine, ici, ce sont les défenses de morse, l’ivoire de mammouth sorti du pergélisol sibérien, l’os de baleine et d’autres restes d’animaux marins qui deviennent matière première et support d’expression.

Dès le XVIIe siècle, les archives attestent la présence d’ateliers spécialisés à Kholmogory. Les objets conservés les plus anciens datent du XVIIIe siècle : boîtes à sel, croix processionnelles, peignes, tabatières, jeux d’échecs, icônes portatives, armes ornées. Ces pièces, aujourd’hui visibles au musée de Kholmogory ou dans les trésors du Kremlin, témoignent d’une maîtrise technique remarquable, d’un goût pour la miniature et la délicatesse du décor, que l’on retrouve aussi dans d’autres écoles du Nord, telles que la rezba, l’architecture en bois sculpté de l’izba russe.

La sculpture sur os de Kholmogory, dès ses débuts, s’inscrit ainsi dans une économie locale où la chasse, la navigation et l’artisanat sont indissociables. L’os, l’ivoire, la nacre, le bois foncé – tous ces matériaux, produits ou ramenés par les habitants du Nord, deviennent le support d’un art profondément enraciné dans le milieu naturel arctique.

Matériaux et techniques : le triomphe du kostorez

Les matériaux : de l’ivoire de morse à l’os de mammouth

Le matériau emblématique de Kholmogory fut longtemps la précieuse défense de morse, ramenée par les Pomors de leurs expéditions dans la mer Blanche et la mer de Kara. Mais les maîtres savent aussi travailler l’ivoire fossile de mammouth, extrait du sol gelé de Sibérie, l’os de baleine, l’os de bœuf, parfois même la corne ou la nacre.

Aujourd’hui, la chasse au morse étant strictement réglementée, ce sont surtout l’ivoire de mammouth et les os d’animaux domestiques qui alimentent les ateliers. L’ivoire de mammouth, vieux de plusieurs millénaires, offre une matière à la fois dense, polie et traversée de veines subtiles, idéale pour la sculpture et la gravure. L’os de bœuf, plus accessible, permet de réaliser de petits objets, bijoux ou souvenirs, à un prix plus modeste.

Les techniques : bas-relief, ronde-bosse, incrustation

Le kostorez, ou sculpteur sur os, dispose d’un arsenal d’outils et de techniques raffinées :

  • Bas-relief : il grave à faible profondeur des motifs animaliers, floraux ou géométriques, jouant sur l’ombre et la lumière.
  • Ronde-bosse : il sculpte en trois dimensions des figurines, animaux arctiques, scènes de la vie russe, bustes de saints ou de tsars.
  • Gravure fine : il incise, à l’aide de burins et de limes, de minuscules détails, parfois rehaussés d’encre ou de pigment naturel.
  • Incrustation : il insère dans l’os poli de la nacre, du bois foncé (ébène, bouleau brûlé), de la corne, pour enrichir le décor et créer des contrastes de couleurs.

Le polissage final, souvent à la peau de poisson ou à la pierre ponce, donne à la pièce cet éclat satiné, cette chaleur tactile inimitable qui distingue l’os véritable des copies en résine.

Atelier de sculpture sur os à Kholmogory, outils traditionnels et matières premières
Atelier traditionnel de Kholmogory : outils de kostorez, blocs d’ivoire de mammouth, os de bœuf et de baleine, pièces en cours de travail.

Motifs et inspirations

L’imaginaire de la sculpture sur os de Kholmogory puise à deux sources principales :

  • La nature arctique : ours blancs, rennes, phoques, morses, oiseaux migrateurs, paysages de toundra et de taïga, tous traités avec un sens aigu de l’observation et une tendresse pour la faune du Nord.
  • La culture russe : scènes religieuses (icônes, croix, saints), portraits de tsars et de notables, objets de toilette raffinés (boîtes à fard, éventails), jeux de société (échiquiers, osselets), instruments de musique miniatures.

Certains motifs, comme les entrelacs géométriques, rappellent la tradition byzantine et slave, tandis que d’autres témoignent de l’influence de l’Extrême-Orient, via les routes commerciales du Nord.

L’âge d’or : Kholmogory sous Pierre le Grand et Catherine II

Le XVIIIe siècle marque l’apogée de la sculpture sur os de Kholmogory. Sous Pierre le Grand, puis Catherine II, les meilleurs kostorezy sont appelés à Moscou, à Saint-Pétersbourg, à la cour impériale et à l’Armoury Chamber du Kremlin. On leur commande des cadeaux diplomatiques, des œuvres pour les cathédrales, des objets de prestige pour la noblesse russe et étrangère.

C’est à cette époque que la famille Shubin, originaire de Kholmogory, donne naissance à Fedot Shubin (1739-1805), le plus grand sculpteur russe du XVIIIe siècle. D’abord formé à l’art du kostorez par son père, Shubin rejoint l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, puis séjourne à Paris et à Rome. Il réalise des bustes puissants, inspirés de l’Antiquité et du classicisme, mais conserve toute sa vie la maîtrise du travail de l’os et de l’ivoire. Son œuvre incarne la rencontre entre l’art populaire du Nord et les courants européens, comme on peut le voir dans la tradition figurative russe, étudiée aussi chez des peintres de la région de Nijni Novgorod voir une analyse sur art-russe.com.

Les maîtres de Kholmogory, anonymes ou célèbres, signent alors des pièces d’un raffinement extrême : éventails ornés de paysages polaires, boîtes à bijoux incrustées de nacre, icônes miniatures, tabatières et étuis à lunettes, peignes à fines dents, tous rivalisant de virtuosité. Les jeux d’échecs, dont chaque pièce est sculptée en ronde-bosse et décorée de scènes de chasse ou de batailles, deviennent particulièrement prisés par la noblesse russe et occidentale.

Déclin et renaissance : du XIXe siècle à l’époque soviétique

Les causes du déclin

Au XIXe siècle, la sculpture sur os de Kholmogory subit un double coup dur :

  • L’épuisement progressif des ressources en morse et baleine dans la mer Blanche, du fait de la chasse intensive et de la raréfaction des animaux.
  • La concurrence des matériaux industriels, notamment le plastique et les alliages bon marché, qui dévalorisent l’os et l’ivoire dans la production d’objets courants.

La tradition perdure néanmoins dans quelques familles d’artisans, qui perpétuent les gestes ancestraux, mais la demande se réduit, et nombre d’ateliers ferment ou se reconvertissent.

La renaissance soviétique : la fabrique de Lomonosovo

En 1931, sous l’impulsion des autorités soviétiques soucieuses de valoriser l’art populaire, une fabrique artistique de sculpture sur os est créée à Lomonosovo, village natal de Mikhaïl Lomonossov, non loin de Kholmogory. Rebaptisée fabrique artistique de sculpture sur os M. V. Lomonosov, elle devient le centre de formation et de création de la région.

L’usine regroupe les meilleurs maîtres du Nord, relance la production d’objets traditionnels (bijoux, boîtes, figurines, souvenirs), développe de nouveaux modèles et techniques adaptées à l’époque moderne. Les pièces issues de Lomonosovo sont exportées dans toute l’Union soviétique et à l’étranger, participant à la redécouverte de l’art du kostorez.

Un musée dédié à la sculpture sur os est ouvert à Kholmogory, où l’on peut admirer des chefs-d’œuvre anciens et contemporains, découvrir les outils, les matériaux et les gestes du métier.

Musée de Kholmogory, collection de sculptures sur os du XVIIIe au XXIe siècle
Collection permanente du musée de Kholmogory : sculptures sur os et ivoire du XVIIIe au XXIe siècle, chefs-d’œuvre de l’école du Grand Nord.

Le Kholmogory contemporain : entre tradition et création

Aujourd’hui, la sculpture sur os de Kholmogory demeure un art vivant. Environ trente maîtres perpétuent les techniques ancestrales dans les ateliers de Lomonosovo, de Kholmogory et des villages alentour. La matière première provient essentiellement des gisements d’ivoire de mammouth sibérien, dont le commerce est encadré, et de l’os de bœuf local.

Les objets produits allient tradition et modernité :

  • Bijoux : pendentifs, broches, boutons de manchette, boucles d’oreilles, souvent incrustés de nacre ou de bois sombre.
  • Boîtes et coffrets : décorés de scènes animalières ou religieuses, incrustés de nacre.
  • Figurines : ours polaires, rennes, chasseurs, scènes de la vie pomor, bustes miniatures.
  • Pièces de collection : jeux d’échecs, éventails, crucifix, objets liturgiques.
  • Souvenirs touristiques : petits animaux, porte-clés, miniatures accessibles au plus grand nombre.

La reconnaissance de l’école de Kholmogory est telle que ses œuvres figurent régulièrement dans les ventes aux enchères internationales, auprès des collectionneurs d’art russe. Pour approfondir la question de l’authenticité des objets d’art, et éviter les contrefaçons modernes en résine ou ivoire synthétique, notre entretien d’expert sur l’authentification des laques russes offre des conseils applicables à la sculpture sur os.

Tarifs et marché

Voici un tableau comparatif des prix observés sur le marché actuel :

Type d’objet Matériau principal Prix indicatif (€) Période Remarques
Figurine contemporaine simple Os de bœuf, mammouth 50 – 150 XXIe siècle Souvenir, travail manuel ou semi-industriel
Boîte ou coffret contemporain Ivoire de mammouth 120 – 400 XXIe siècle Incrustations, motifs traditionnels
Pièce signée d’un maître actuel Ivoire de mammouth 350 – 800 XXIe siècle Signature, pièce unique
Objet ancien XIXe siècle Ivoire de morse 500 – 1 500 XIXe siècle Rareté, patine, décor élaboré
Chef-d’œuvre XVIIIe siècle Ivoire de morse, baleine 1 500 – 3 000 XVIIIe siècle Provenance prestigieuse, musée, collectionneur
Jeu d’échecs complet ancien Ivoire de morse 800 – 2 500 XVIIIe – XIXe s. Travail miniature, pièces sculptées

L’authenticité, la signature du maître, la qualité de la matière et la richesse du décor font considérablement varier la valeur d’une pièce. Pour reconnaître une sculpture sur os véritable de Kholmogory et éviter les imitations industrielles, il convient de prêter attention à plusieurs critères, détaillés dans notre article sur les objets d’artisanat russe à collectionner.

Deux grandes familles d’objets de Kholmogory

Voici une liste non exhaustive des créations issues des ateliers de Kholmogory, anciennes et contemporaines :

  • Objets utilitaires et précieux :

    • Boîtes à sel, tabatières, peignes, bijoux, étuis à lunettes, crucifix portatifs, jeux d’échecs, éventails, objets de toilette féminine.
    • Tous ces objets associent utilité quotidienne et raffinement décoratif, avec des incrustations de nacre, de bois sombre ou de corne.
  • Figurines et miniatures :

    • Animaux emblématiques du Nord (ours, rennes, phoques, morses, oiseaux), scènes de chasse, portraits miniatures de tsars ou de saints, bustes de Fedot Shubin ou de Mikhaïl Lomonossov.
    • Ces pièces sont souvent réalisées en ronde-bosse ou en bas-relief, et témoignent d’une virtuosité technique héritée du XVIIIe siècle.

L’esthétique Kholmogory : signatures et spécificités

La sculpture sur os de Kholmogory se distingue par :

  • La finesse du détail : chaque poil d’ours, chaque plume d’oiseau, chaque trait du visage humain est rendu avec une minutie extrême.
  • L’harmonie des couleurs : l’ivoire poli, la nacre irisée, le bois sombre et la corne créent une palette subtile, jamais criarde.
  • Le respect de la matière : le kostorez utilise la forme naturelle de l’os ou de la défense pour guider sa composition, épousant les courbes, les veines, les aspérités du matériau.
  • La signature ou le cachet : de nombreux objets portent la marque de l’atelier ou du maître, gage d’authenticité et de qualité.
  • La thématique arctique : qu’il s’agisse d’un jeu d’échecs, d’une boîte à bijoux ou d’un pendentif, la faune du Grand Nord et la vie des Pomors demeurent au cœur du décor.

Pour approfondir la question du travail des matières naturelles dans l’art russe, on pourra lire notre analyse sur la khokhloma, la peinture dorée sur bois, autre exemple du dialogue entre nature et création dans l’artisanat slave.

Liste des motifs traditionnels de Kholmogory

  • Animaux arctiques :

    • Ours polaires, rennes, phoques, morses, oiseaux migrateurs, chiens de traîneau.
    • Souvent représentés en pleine action, dans des scènes de chasse ou de vie quotidienne.
  • Scènes de la vie russe :

    • Pêcheurs pomors, chasseurs, marchands, familles, paysages de toundra, cabanes de bois (izba).
    • Parfois associées à des motifs religieux : anges, saints, croix, icônes miniatures.
  • Décors géométriques et floraux :

    • Entre-lacs, rosaces, motifs byzantins, frises végétales, spirales.
    • Utilisés en bordure ou en fond, pour encadrer le motif principal.
  • Objets de prestige :

    • Jeux d’échecs, éventails, coffrets à bijoux, crucifix, tabatières, armes ornées.

L’art du kostorez de Kholmogory, par sa diversité et son raffinement, s’inscrit ainsi dans la grande tradition des arts décoratifs slaves, aux côtés de la sculpture sur bois, de la laque de Fedoskino, ou de la marqueterie de Veliki Oustioug. Pour mieux comprendre les critères d’authenticité, il est recommandé de consulter également notre guide sur l’entretien et l’authentification des laques russes.


Sources

  • Musée de la sculpture sur os de Kholmogory (kholmogory-museum.ru)
  • Fabrique artistique de Lomonosovo, catalogue 2025
  • “Russian Bone Carving Art: Kholmogory”, in Russian Decorative Arts, Ed. State Hermitage Museum, 2018
  • Catalogue Sotheby’s “Russian Works of Art”, 2024
  • État du marché de l’ivoire de mammouth : CITES, rapport 2023
  • https://www.art-russe.com/nikolai-kouzmine-peintre-russe
  • Archives de l’Armoury Chamber, Kremlin de Moscou

Pour découvrir d’autres trésors de l’artisanat russe, explorez notre sélection des 25 objets d’artisanat russe à collectionner.