L’atelier d’Irina Sorokina se trouve au deuxième étage de la manufacture de Fedoskino, dans un bâtiment de brique rouge que le gel de l’oblast de Moscou a légèrement gondolé à l’angle nord-est. On y monte par un escalier en bois ciré, flanqué d’une rampe à la peinture noire écaillée. En poussant la porte, on est d’abord frappé par la lumière : une lumière froide, presque laiteuse, qui entre par une grande fenêtre orientée au nord. C’est cette lumière — sans ombre dure, sans reflet de soleil direct — que les miniaturistes de Fedoskino ont toujours cherchée. Elle ne ment pas sur les couleurs. Sur les établis, des rangées de boîtes en papier mâché attendent leur troisième, quatrième ou cinquième couche de glacis. Certaines ne dépassent pas cinq centimètres. Quelques-unes sont aussi grandes qu’une tablette de chocolat. Toutes ont ce fond sombre, presque vitreux, sur lequel les pigments à l’huile vont chercher une profondeur qu’aucun écran ne restitue tout à fait. C’est ici qu’Irina Sorokina travaille depuis vingt-huit ans.
Irina Sorokina, 47 ans, Fedoskino (oblast de Moscou). Miniaturiste à la manufacture de Fedoskino depuis 1998. Formée à l’école des arts appliqués de Fedoskino (diplôme 1998). A exposé à Lyon (2018) et Strasbourg (2021) dans le cadre des échanges culturels franco-russes. Spécialité : sujets hivernaux (troïkas, paysages enneigés) et portraits féminins.
L’appel de la miniature — comment elle a commencé
**SOPHIE RENAUD**Comment êtes-vous devenue miniaturiste ? Est-ce une tradition familiale, ou un choix personnel ?
**IRINA SOROKINA**Les deux à la fois, et pourtant ni l’un ni l’autre vraiment. Mon grand-père paternel travaillait à la manufacture dans les années 1950. Il peignait des sujets de fêtes populaires, des rondes, des troïkas. Mais mon père est devenu ingénieur, et personne ne m’a dit : « tu feras de la miniature. » Je l’ai décidé moi-même à quinze ans, après avoir vu une exposition à Moscou — une rétrospective de la manufacture de Fedoskino, des pièces des années 1920 à 1990. J’ai regardé une boîte ovale représentant une forêt de bouleaux sous la neige, et quelque chose s’est mis en mouvement en moi. Je ne savais pas encore que peindre sur une surface aussi petite demanderait autant de patience. Je croyais que c’était une question de talent, de finesse des gestes. J’ai compris plus tard que c’est d’abord une question de temps : le temps de laisser sécher, le temps de regarder, le temps d’accepter que la main tremble un peu et qu’on doit travailler avec ce tremblement plutôt que contre lui.
**SOPHIE RENAUD**Qu’est-ce qui vous a attirée vers Fedoskino plutôt que vers une autre école — Palekh, Mstera ou Kholoui ?
**IRINA SOROKINA**Fedoskino est la seule école qui peint à l’huile. Pour moi, c’est fondamental. Les autres écoles — Mstera, Palekh, Kholoui — utilisent la tempera à l’œuf, une technique médiévale héritée directement de la peinture d’icônes. C’est magnifique, cette continuité. Mais la tempera sèche vite, elle est opaque, elle ne permet pas les transitions douces ni les effets de transparence que j’aime. À Fedoskino, on travaille comme les peintres flamands du XVIIe siècle : des couches successives de glacis à l’huile, translucides, qui s’accumulent sur une base sombre pour créer une profondeur lumineuse de l’intérieur. C’est une technique de peinture de chevalet appliquée à des surfaces qui tiennent dans la paume de la main. Ce paradoxe m’a toujours fascinée. Peindre à l’huile sur papier mâché, c’est tout le paradoxe de Fedoskino : une technique sophistiquée au service de l’intime.
Les matériaux — papier mâché, pigments à l’huile, nacre
**SOPHIE RENAUD**Parlez-moi du papier mâché de Fedoskino — c’est un support surprenant pour des œuvres de cette qualité. Comment est-il fabriqué ?
**IRINA SOROKINA**C’est en effet le premier étonnement de ceux qui visitent la manufacture. On imagine du bois, de l’ivoire, de la porcelaine — et on découvre du papier. Pas du papier fragile, bien sûr. Le papier mâché de Fedoskino est préparé selon un procédé qui n’a presque pas changé depuis la fin du XVIIIe siècle. On superpose des feuilles de papier encollées dans une presse pendant plusieurs jours, puis on chauffe l’ensemble à l’étuve pour chasser toute l’humidité. Le bloc obtenu est aussi dur que du bois léger, mais plus léger et parfaitement homogène. On le découpe, on le tourne sur des gabarits pour former les boîtes — ronde, ovale, coffret, plat — et on le laque en noir sur toutes les faces. C’est ce fond laqué noir qui deviendra la base de la peinture. L’intérieur de la boîte, lui, est peint en rouge vermillon. Ce n’est pas un détail décoratif : c’est une tradition qui remonte à la fondation de la manufacture en 1795, et un signe d’authenticité que les collectionneurs vérifient toujours en premier.
**SOPHIE RENAUD**Et la nacre — c’est une spécificité de Fedoskino. Comment l’utilisez-vous dans votre travail ?
**IRINA SOROKINA**La nacre est peut-être le secret le mieux gardé de Fedoskino. On en parle peu, même dans les guides pour collectionneurs, parce qu’elle est invisible à l’œil nu dans la pièce finie — et pourtant, c’est elle qui donne à certaines zones de la peinture ce reflet intérieur, cette lumière qui semble venir de dessous la couche picturale. La technique s’appelle « podmaliok », ce qui signifie à peu près « fond nacré ». On découpe de très fines lamelles dans des coquilles d’huître perlière — de deux à cinq millimètres de côté — et on les colle sur le fond noir laqué avant de peindre. Ensuite, on applique les premières couches de peinture à l’huile par-dessus. Comme les glacis sont translucides, la nacre reste visible par transparence dans les zones où on l’a posée. Je la place sous les ciels clairs, sous les visages, sous les surfaces d’eau gelée. Le résultat, c’est une luminosité que la peinture seule ne peut pas imiter : on a l’impression que la scène est éclairée de l’intérieur.

La technique précise — étapes d’une miniature de A à Z
**SOPHIE RENAUD**Décrivez-nous votre processus, de la boîte vierge à la pièce finie. Combien d’étapes, dans quel ordre ?
**IRINA SOROKINA**Le processus commence toujours par le choix du sujet et l’esquisse. Je travaille l’esquisse sur papier — parfois plusieurs versions — avant de la reporter sur la boîte. Pour le report, j’utilise un papier calque légèrement gras qui laisse une trace fine sur le laque noir sans le rayer. Ensuite vient la pose des lamelles de nacre, si le sujet en comporte. C’est une étape minutieuse : chaque lamelle est découpée à la pince, collée avec une colle naturelle, et aplanie au chiffon souple. On laisse sécher vingt-quatre heures. Puis commence la peinture elle-même. La première couche est toujours un glacis très dilué — presque une teinture — qui fixe les grandes masses de la composition. On laisse sécher quarante-huit heures minimum. Puis on monte couche après couche, en épaississant progressivement la pâte pour les lumières, en restant dans les glacis pour les ombres. Les détails fins — cils, broderies, reflets sur la neige — arrivent en dernier, avec un pinceau à deux ou trois poils, tenant la main en suspension au-dessus de la surface pour ne pas trembler. Une pièce finie comporte entre sept et douze couches de peinture. La dernière étape, c’est le vernissage : trois couches de laque transparente, poncée entre chaque couche au papier de verre très fin, puis polie au feutre. C’est ce vernissage qui donne à une boîte Fedoskino son aspect vitrifié, comme si on regardait la scène à travers une vitre d’eau parfaite.
**SOPHIE RENAUD**Combien de temps prend une pièce, concrètement ? Et comment ça varie selon la taille ou le sujet ?
**IRINA SOROKINA**Une petite boîte ronde de cinq centimètres avec un sujet simple — une fleur, un oiseau — peut être terminée en une semaine de travail effectif. Mais le temps réel est plus long, parce que les séchages s’accumulent : on ne peut pas travailler sur la même pièce chaque jour. En pratique, j’ai toujours cinq ou six boîtes en cours simultanément, à des stades différents. Pendant que l’une sèche, je travaille sur une autre. Pour une pièce moyenne — une boîte ovale de huit centimètres avec une troïka dans un paysage d’hiver — il faut compter deux à trois semaines de travail réel, étalées sur un mois et demi de délai total. Mes pièces les plus complexes, comme la série de portraits féminins que j’ai exposée à Strasbourg en 2021, m’ont pris chacune entre cinq et six semaines. Pour en savoir plus sur la manière dont ces durées se reflètent dans le prix des pièces, je recommande souvent aux collectionneurs de lire les conseils pour reconnaître une vraie laque de Palekh, où les mêmes critères de qualité artisanale s’appliquent.
Les sujets — troïka, fêtes, paysages — symbolique
**SOPHIE RENAUD**Vous êtes spécialisée dans les sujets hivernaux et les portraits féminins. Comment choisissez-vous vos sujets ? Est-ce une décision artistique personnelle, ou y a-t-il des demandes du marché ?
**IRINA SOROKINA**Les deux influencent le choix, et ce serait malhonnête de prétendre le contraire. Le marché existe : les collectionneurs français et allemands aiment les troïkas dans la neige, les scènes de fêtes de Noël orthodoxes, les paysages de bouleaux gelés. Ce sont des sujets qui évoquent une Russie idéalisée, romantique, un peu mélancolique — et je comprends leur attrait. Mais ce que j’aime moi, dans les sujets hivernaux, ce n’est pas la carte postale. C’est le défi technique. L’hiver à Fedoskino, c’est presque monochrome : blanc, gris, bleu pâle, avec des accents de rouge dans les vêtements ou les harnais des chevaux. Rendre la profondeur d’une forêt enneigée avec ces seules ressources, en jouant uniquement sur les glacis et la nacre des ciels — c’est un exercice de style que je ne me lasse pas de recommencer. Chaque troïka est différente. La lumière du soir n’est pas la lumière de midi. La neige fraîche n’a pas la même texture que la neige tassée. Les sujets féminins, eux, sont mon choix intime : ils m’ont été transmis par mon professeur à l’école de Fedoskino, et ils me permettent de travailler les carnations, les détails des broderies, les expressions — le registre le plus difficile de la miniature, et le plus gratifiant quand il réussit.
Fedoskino vs Palekh vs Mstera — les vraies différences
**SOPHIE RENAUD**Pour quelqu’un qui ne connaît pas du tout la miniature laquée russe, expliquez les différences entre les trois grandes écoles. Qu’est-ce qui distingue Fedoskino, Palekh et Mstera au premier regard ?
**IRINA SOROKINA**Je résume souvent comme ça : Fedoskino, c’est la peinture. Palekh, c’est l’icône. Mstera, c’est le conte. Ces trois mots renvoient à des origines différentes et à des esthétiques incomparables.
Fedoskino est né à la fin du XVIIIe siècle d’un fabricant de tabatières, Piotr Korobov, qui a importé la technique de la laque allemande et l’a mariée à la peinture à l’huile de tradition européenne. Fedoskino n’a jamais eu de lien avec l’iconographie religieuse. C’est d’emblée une peinture laïque, influencée par les maîtres hollandais et les peintures de genre. D’où le fond sombre et les glacis profonds : on est dans une esthétique baroque, pas byzantine.
Palekh et Mstera, en revanche, sont nés après la Révolution d’Octobre de la reconversion forcée des iconographes. L’école de Mstera a gardé les fonds colorés — bleus, verts, rouges — de la tradition iconographique locale. Palekh a conservé le fond noir, les silhouettes étirées et la dorure à la feuille : on reconnaît immédiatement une pièce de Palekh à ses personnages aux membres longs, presque filiformes, qui rappellent les saints de l’iconostase. Ces différences ne sont pas des détails stylistiques : elles reflètent des histoires complètement distinctes.
Pour ceux qui veulent approfondir, la page sur toutes les techniques de peinture laquée de ce magazine donne un tableau comparatif complet. Et pour reconnaître les quatre écoles dans un marché, il n’y a pas de meilleure ressource que l’œil exercé : regardez beaucoup, lisez, et si possible tenez les boîtes dans vos mains — le poids du papier mâché de Fedoskino est reconnaissable entre mille.

Questions rapides — idées reçues sur Fedoskino
Sophie Renaud soumet à Irina Sorokina une série de propositions courtes. Vrai ou faux, et pourquoi ?
« Une boîte Fedoskino est fragile — il ne faut pas la manipuler. » Faux. Le papier mâché laqué est étonnamment résistant aux chocs ordinaires. Ce qui est fragile, c’est le vernissage : évitez de poser la boîte sur des surfaces dures et de la nettoyer avec autre chose qu’un chiffon doux. Mais une boîte bien conservée à l’abri de la lumière directe durera des siècles — les pièces du XVIIIe siècle que l’on voit en musée en sont la preuve.
« Les boîtes Fedoskino sont forcément des représentations de la Russie. » Faux, même si cette image domine le marché occidental. La manufacture a toujours produit des sujets variés : portraits, scènes de genre européennes, fleurs, oiseaux exotiques. Les artisans de la manufacture de Fedoskino ont peint des scènes de Shakespeare au XIXe siècle, des paysages alpins, des personnages orientaux. La troïka dans la neige est le cliché — pas le programme.
« Plus la boîte est petite, moins elle est précieuse. » Totalement faux. Les miniaturistes les plus habiles préfèrent souvent les petits formats : ils concentrent tout le défi technique sur une surface réduite. Une boîte de quatre centimètres par un maître reconnu peut valoir dix fois plus qu’une boîte de quinze centimètres d’un apprenti.
« La nacre ne s’utilise que pour les effets d’eau ou de neige. » Inexact. Je l’utilise aussi pour les ciels au crépuscule, pour les reflets sur les tissus brodés d’or, parfois même pour la chair des visages féminins — un usage rare mais saisissant. La nacre va partout où la lumière doit sembler venue d’ailleurs.
« Une boîte sans signature n’est pas authentique. » Pas nécessairement. Les pièces anciennes, notamment du XIXe siècle, portent parfois seulement le tampon de la manufacture, sans nom d’artiste. L’absence de signature individuelle n’est pas un critère d’inautenticité pour les pièces antérieures à 1920. Pour les pièces contemporaines, en revanche, la signature est systématique.
« Fedoskino est en déclin depuis la chute de l’URSS. » Partiellement vrai. Les commandes d’État qui finançaient la manufacture ont disparu avec le régime soviétique, et une partie des artisans les plus âgés n’ont pas été remplacés. Mais la manufacture survit grâce aux commandes privées, aux galeries spécialisées et à une demande asiatique en forte croissance depuis 2015. Je vous renvoie aussi au beau travail de documentation du site Patrimoine de la Russie sur ce sujet, et aux ressources de Art traditionnel russe pour explorer la collection contemporaine.
« On ne peut apprendre la technique Fedoskino qu’en Russie. » Oui, pour l’essentiel. L’école des arts appliqués de Fedoskino reste la seule institution qui forme des miniaturistes complets, en trois ans de cursus intensif. Des stages d’une semaine sont possibles en été pour les étrangers, mais ils donnent un aperçu, pas une maîtrise.
Les 3 choses à retenir sur Fedoskino
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La technique à l’huile est une exception absolue dans la miniature laquée russe. Fedoskino est la seule école à utiliser la peinture à l’huile sur fond noir laqué, héritée de la tradition picturale européenne et non de l’iconographie byzantine. Cette origine donne aux pièces une profondeur lumineuse — renforcée par l’usage de la nacre sous les glacis — que la tempera à l’œuf des écoles de Palekh ou de Mstera ne peut pas reproduire.
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Le papier mâché n’est pas un matériau secondaire : c’est le fondement de la durabilité. Préparé par superposition de feuilles encollées et séchées à l’étuve, le papier mâché de Fedoskino est aussi dur que du bois léger, résistant à l’humidité ordinaire, et parfaitement stable dans le temps. Les pièces du XVIIIe siècle conservées dans les musées russes témoignent de cette durabilité.
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Chaque boîte Fedoskino authentique porte en elle une logique de manufacture artisanale continue. La manufacture fondée en 1795 n’a jamais cessé de produire — à travers l’Empire russe, l’URSS et la Russie contemporaine. Acheter une pièce signée d’un artisan de Fedoskino, c’est prendre part à une tradition ininterrompue de plus de deux cents ans.