Il existe en Russie quatre grandes écoles de miniature laquée. Fedoskino, la plus ancienne, date de la fin du XVIIIe siècle. Palekh, Kholoui et Mstera naissent au XXe siècle, après la Révolution d’Octobre, de la reconversion forcée des peintres d’icônes. Parmi elles, Mstera occupe une place singulière : quatrième par la notoriété, mais première par la subtilité du paysage. Son histoire est celle d’un village qui, privé de sa raison d’être religieuse, a trouvé en quelques années une nouvelle grammaire picturale. Et cette grammaire, un siècle plus tard, tient encore.
Un village iconographe depuis le XVIIe siècle
Mstera est un bourg de l’oblast de Vladimir, à environ cent kilomètres au nord-est de la ville de Vladimir, dans la plaine entre la Kliazma et la Volga. La communauté locale est attestée dès le XVIIe siècle comme centre de peinture d’icônes. Elle relève alors du monastère Bogoyavlenski, qui fournit aux artisans un cadre spirituel, des commandes et des modèles iconographiques.
Au XIXe siècle, Mstera compte plusieurs centaines d’iconographes. Les familles se transmettent la technique de père en fils : préparation des planches de tilleul, pose du levkas (enduit de craie et de colle de peau), dessin au charbon, peinture à la tempera d’œuf, dorure à la feuille, vernis. Le marché est immense. Les marchands de Moscou, de Saint-Pétersbourg et des provinces commandent par milliers les petites icônes dites « icônes de foire », destinées aux classes populaires.
Cette prospérité s’effondre en octobre 1917.
1917-1923 : la crise et le silence
La Révolution d’Octobre transforme en quelques mois le destin de Mstera. L’iconographie religieuse, principale source de revenus du village, devient soudain suspecte, puis explicitement combattue par la campagne antireligieuse menée dès 1918. Les commandes s’effondrent. Le monastère Bogoyavlenski est fermé. Les ateliers ferment les uns après les autres. Des centaines de peintres se retrouvent sans travail ni horizon.
Les témoignages recueillis dans les années 1950 par l’ethnographe Vassili Nekrassov décrivent un village sinistré : ateliers vides, pinceaux remisés, enfants qui ne reprennent plus le métier. Certains maîtres partent travailler en usine à Vladimir ou à Ivanovo. D’autres tentent de peindre pour leur compte, sans débouché. Le savoir-faire se transmet encore à l’oral, mais sans objet sur lequel s’exercer.
1923-1931 : l’invention de la miniature laïque
La solution vient de trois hommes. Alexandre Kotiaguine, Nikolaï Klykov et Evgueni Jourov, tous trois iconographes formés avant 1917, comprennent qu’il faut transférer la technique sur un nouvel objet. Ils regardent du côté de Fedoskino et de Palekh, qui depuis 1918 peignent sur papier mâché vernis — un support laïc, accepté par les nouvelles autorités.
Le transfert n’est pas anodin. Il faut abandonner la planche de bois et son levkas, apprendre à peindre sur la surface noire et lisse du papier mâché vernissé, accepter des formats minuscules (boîtes de cinq à quinze centimètres), inventer un répertoire iconographique laïc : contes russes, chansons populaires, scènes de genre, paysages. À Palekh, ce transfert produit un style hiératique, héritier direct de l’icône. À Mstera, il produit tout autre chose.

1931 : l’Artel Proletarskoïe Iskousstvo
En 1931, sur l’impulsion des autorités locales et avec le soutien du commissariat du peuple à l’Instruction, vingt-sept peintres de Mstera fondent l’Artel Proletarskoïe Iskousstvo (« Art prolétarien »). La forme coopérative, typique de l’économie soviétique des années 1930, permet de mutualiser les ateliers, les commandes et les salaires. La même année, une école d’art est créée, qui prendra en 1972 le nom de Fiodor Modorov, peintre originaire du village.
L’Artel codifie rapidement une esthétique propre. Là où Palekh impose le fond noir laqué, Mstera choisit le fond coloré : bleu nuit, vert émeraude, rouge carminé, ocre doré. Ces fonds, directement hérités des icônes de Mstera au XIXe siècle, donnent aux scènes une lumière particulière, plus claire, plus aérée. Les personnages sont moins étirés qu’à Palekh, aux proportions plus réalistes. Les paysages, surtout, deviennent la signature de l’école : architecture russe détaillée, végétation fine, lointains en profondeur, ciels dégradés.
Les grands maîtres de l’école
Trois noms dominent l’âge d’or de Mstera, entre 1930 et 1960.
Alexandre Kotiaguine (1880-1943) est le théoricien. Formé comme iconographe avant la Révolution, il transpose la grammaire du paysage d’icône dans la miniature laïque. Ses boîtes « Contes russes » et « Les Quatre Saisons » sont conservées au Musée russe de Saint-Pétersbourg.
Nikolaï Klykov (1861-1944) est le doyen. Il peint jusqu’à sa mort, maintient la technique ancienne (pigments minéraux, tempera d’œuf) et forme la deuxième génération. Ses scènes de troïkas sont collectionnées dans tout le bloc soviétique.
Evgueni Jourov (1900-1969) est le coloriste. Ses fonds bleu-vert profond, obtenus par superposition de glacis transparents, restent inimitables. Il reçoit en 1948 le titre d’Artiste émérite de la RSFSR.

Reconnaître une authentique miniature de Mstera
Quatre indices permettent de distinguer une pièce de Mstera d’une contrefaçon ou d’une pièce d’une autre école.
Le fond, d’abord. Une boîte à fond noir est presque toujours de Palekh ou de Kholoui. Mstera privilégie le bleu, le vert, le rouge ou l’ocre. Un fond brun-rouge peut venir de Kholoui, mais la teinte est plus terne.
Le paysage, ensuite. Mstera installe systématiquement la scène dans un décor : collines, rivière, bouleaux, architecture de monastère ou d’isba. Palekh laisse souvent les personnages se détacher sur fond neutre.
Les proportions des figures. À Mstera, un personnage debout tient dans un rectangle classique (environ 1 sur 3). À Palekh, il est étiré (1 sur 5 ou 6), silhouette à l’antique.
La signature, enfin. Au dos, en bas à droite, on trouve une inscription en cyrillique rouge : « Мстёра » (Mstera) suivie du nom de l’artiste et de l’année. La signature à l’or est plus rare et signale souvent une commande de prestige.
Musées et collections
En Russie, deux musées conservent les ensembles les plus significatifs. Le Musée d’État de l’art laqué russe de Mstera, ouvert dans le village en 1920, expose plus de deux mille pièces, dont le fonds ancien des iconographes et les premières productions de l’Artel. Le Musée russe de Saint-Pétersbourg et la Galerie Tretiakov de Moscou conservent les œuvres majeures de Kotiaguine et Jourov.
En Europe, quelques collections publiques détiennent des ensembles cohérents : le Victoria and Albert Museum à Londres, le musée du Quai Branly-Jacques Chirac à Paris (fonds Bogouslavski), le musée ethnographique de Leipzig. Les ventes Drouot et Christie’s voient passer chaque année une quarantaine de pièces de Mstera, dont la cote augmente régulièrement depuis 2010.
Pour aller plus loin
L’histoire de Mstera ne se comprend qu’en regard des trois autres écoles de miniature laquée russe. Pour explorer le quatuor complet :
- Kholoui au Salon de Paris 1937 — comment le troisième village iconographe reconverti s’est fait connaître en Europe
- Finift : l’émail russe de Rostov Veliki — une autre technique artisanale russe d’origine byzantine, vivante depuis mille ans