Au printemps 1937, six hommes quittent le village de Kholoui, au sud de l’oblast d’Ivanovo, pour un voyage qui changera la place de leur atelier dans l’histoire de l’artisanat russe. Leur destination : Paris, le Champ-de-Mars, le pavillon de l’Union soviétique à l’Exposition internationale des arts et techniques dans la vie moderne. Leurs bagages : quelques dizaines de boîtes laquées peintes à la tempera, signées du poinçon neuf de l’Artel des peintres anciens de Kholoui. Ils reviendront avec des médailles et, surtout, avec une reconnaissance internationale qui leur manquait encore.
Kholoui avant 1917 : trois siècles d’iconographie
Kholoui est un village ancien de la plaine d’Ivanovo, installé sur la rivière Teza, un affluent de la Kliazma. Il est mentionné dès la fin du XVIe siècle comme centre d’iconographie. À la fin du XVIIe siècle, sa production d’icônes populaires dépasse celle de Mstera et rivalise avec celle de Palekh. Les archives du monastère de Souzdal, qui supervise la communauté, font état de plusieurs centaines d’iconographes actifs dans les années 1870.
La spécialité de Kholoui tient à deux traits. D’abord un style plus graphique, plus ferme, moins détaillé que Mstera : les peintres privilégient les grands aplats de couleur et les silhouettes tranchées. Ensuite une économie particulière : Kholoui produit l’icône populaire à bas prix, vendue par milliers sur les foires de Nijni-Novgorod, de Makariev et de Moscou. Cette production de masse coexiste avec des commandes nobles, notamment pour les églises des oblasts voisins.
Comme à Mstera, la Révolution d’Octobre porte un coup mortel à cette économie. Entre 1917 et 1923, les ateliers ferment. La jeunesse part à Ivanovo travailler en usine textile. Pendant près de dix ans, le métier se transmet en silence, sans objet à produire.
1934 : la fondation de l’Artel des peintres anciens
La reconversion arrive à Kholoui plus tard qu’à Palekh (1918) ou Mstera (1931). En 1934, sept iconographes, dont Vassili Pouziaïev, Semion Monourov, Nikolaï Babouriné et Konstantin Kossatchev, fondent l’Artel des peintres anciens de Kholoui. Le modèle est celui des coopératives soviétiques : atelier commun, commandes négociées avec l’État, partage des bénéfices.
La question esthétique se pose avec urgence. Comment se différencier de Palekh, qui bénéficie de quinze ans d’avance et d’une réputation déjà internationale ? Les fondateurs de Kholoui tranchent : fond brun-rouge ou vert sombre (pas noir), composition monumentale héritée de l’icône traditionnelle, trait plus ferme, sujets patriotiques et ruraux. Cette identité se précise en trois années, de 1934 à 1937.
1937 : le pavillon soviétique au Champ-de-Mars
L’Exposition internationale des arts et techniques dans la vie moderne se tient à Paris du 25 mai au 25 novembre 1937. Elle est célèbre pour le face-à-face, au Trocadéro, du pavillon soviétique de Boris Iofane (surmonté de la statue « L’Ouvrier et la Kolkhozienne » de Vera Moukhina) et du pavillon allemand d’Albert Speer. Moins célèbre, mais tout aussi travaillée côté soviétique : la section consacrée aux artisanats traditionnels.

Cette section expose près de trois mille pièces issues des artels de toute l’Union : tapis du Caucase, céramiques de Gjel, verres soufflés de Dedovsk, miniatures laquées des quatre villages (Fedoskino, Palekh, Mstera, Kholoui). Pour Kholoui, encore peu connu, c’est l’occasion d’une première exposition à l’étranger.
Six artisans font le voyage. Les archives de l’Artel, conservées au musée de Kholoui, nomment Vassili Pouziaïev, Nikolaï Babouriné, Semion Monourov, Ivan Kotoukhine, Pavel Miténev et Vladimir Véliétchkine. Ils emportent quarante-deux boîtes laquées, sélectionnées parmi la production 1935-1937. Les sujets sont choisis pour parler à un public européen : contes russes (Ivan Tsarévitch et le loup gris, La Grenouille tsarevna), scènes de troïka, paysages d’hiver, épisodes de l’Armée rouge pour la portion patriotique.
Les médailles et la reconnaissance
Le jury de la section artisanat du Salon attribue au pavillon soviétique un nombre élevé de récompenses. Pour les miniatures laquées, Palekh reçoit la Médaille d’or, Fedoskino la Médaille d’or, Mstera et Kholoui la Médaille d’argent. C’est la première distinction internationale de l’école de Kholoui.
L’impact est immédiat. Au retour, les commandes affluent. Le gouvernement soviétique, désireux de capitaliser sur le succès, commande à l’Artel des séries destinées à l’exportation — notamment vers les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne via l’organisme d’État Mejkniga. En 1939, Kholoui expose à la Foire internationale de New York. En 1958, la Médaille d’or à l’Exposition universelle de Bruxelles scelle la reconnaissance de l’école au niveau mondial, aux côtés de Palekh.
La technique de Kholoui : ce qui fait sa différence
Six traits techniques distinguent Kholoui des autres écoles russes de miniature laquée.
Le support est le même qu’à Palekh et Mstera : papier mâché pressé et verni, séché plusieurs semaines avant peinture. Le fond, en revanche, est spécifique : brun-rouge profond, vert sombre ou plus rarement bleu nuit. Le noir existe mais reste minoritaire.

La peinture est à la tempera d’œuf, comme dans toutes les écoles. Mais les pigments de Kholoui sont plus couvrants, plus opaques, ce qui donne aux aplats leur caractère graphique.
Le dessin préparatoire est simplifié par rapport à Palekh. Les maîtres de Kholoui tracent au charbon une composition d’ensemble, puis peignent directement sans le quadrillage minutieux typique de Palekh.
La dorure est moins présente. Là où Palekh double presque systématiquement le motif d’un fin filigrane d’or, Kholoui l’utilise avec parcimonie, réservant l’or aux détails-clés.
La signature, enfin, est en cyrillique rouge ou ocre au dos, avec la mention « Холуй » (Kholoui) et le nom de l’artiste. Depuis 1960, un numéro d’inventaire de manufacture complète la signature.
Le musée et la transmission
Le Musée d’État de l’art laqué russe de Kholoui, fondé en 1959 avec la donation des maîtres vivants, occupe un bâtiment historique au centre du village. Il expose environ mille cinq cents pièces, dont une vingtaine rapportées de Paris 1937 et de Bruxelles 1958. La collection permanente est organisée chronologiquement, des icônes du XVIIe siècle aux boîtes contemporaines.
L’école d’art de Kholoui (Kholouïskoye Khoudojestvennoye Outchilichtche imeni N.N. Kharlamova), créée en 1943, forme toujours les jeunes peintres en cursus de quatre ans. Elle accueille une quarantaine d’étudiants par promotion, russes pour la plupart, avec quelques étrangers venus d’Europe de l’Est et, plus rarement, d’Asie. Les diplômes les plus talentueux intègrent la manufacture Kholouïskaya Khoudojestvennaya Fabrika, qui produit aujourd’hui encore des boîtes laquées dans la tradition de 1934.
Pour aller plus loin
Kholoui n’est qu’une des quatre écoles de miniature laquée russe. Pour comprendre leur ensemble et les techniques connexes de l’artisanat russe :
- Mstera : la miniature née de la Révolution — comment le village voisin a inventé sa propre grammaire en 1931
- Finift : l’émail russe de Rostov Veliki — une autre tradition artisanale russe, d’origine byzantine et toujours vivante