Michel Durand, 67 ans, ingénieur retraité des télécommunications, a découvert la porcelaine de Gzhel en 1984 lors d’un voyage professionnel à Moscou. Ce qui devait être un souvenir rapporté d’Union soviétique est devenu une collection de 340 pièces, douze séjours en Russie et une connaissance encyclopédique de l’art du cobalt slave. Sophie Marchand l’a rencontré dans son appartement du 15e arrondissement de Paris, où les étagères occupent trois murs du salon.
Les origines d’une collection de quarante ans
Sophie Marchand : Michel Durand, vous collectionnez la Gzhel depuis quarante ans. Comment tout a commencé ?
Michel Durand : En novembre 1984, j’avais 26 ans, j’effectuais un déplacement à Moscou pour une conférence technique sur les réseaux de télécommunications. Notre guide soviétique nous a emmenés dans un magasin d’État, les fameux beriozka réservés aux devises étrangères. Sur l’une des étagères, il y avait un vase de vingt centimètres — fond blanc, motif floral en cobalt, formes très rondes, très différent de la porcelaine française que je connaissais. Ce n’était pas cher — à peine sept dollars, si je me souviens bien. Je l’ai acheté pour rapporter quelque chose à ma mère. Mais dans l’avion du retour, j’ai passé trois heures à l’examiner, à comprendre comment l’artiste avait posé les teintes, les variations d’intensité du bleu selon l’épaisseur de la peinture. À Paris, j’ai passé plusieurs semaines à chercher des informations dans des bibliothèques. En 1984, c’était autrement plus compliqué qu’aujourd’hui. Et j’ai compris que je tenais quelque chose d’exceptionnel — une tradition artistique de sept siècles, presque inconnue en France, accessible encore à des prix raisonnables.
Sophie Marchand : Qu’est-ce qui vous a convaincu de collecter aussi sérieusement, au-delà de l’intérêt intellectuel ?
Michel Durand : La cohérence. Contrairement à d’autres artisanats, la Gzhel a des règles précises : blanc pur et cobalt uniquement, pas d’autres couleurs dans la tradition classique. Cette contrainte formelle génère une variété immense — regardez mes étagères, vous ne verrez pas deux pièces identiques, pourtant elles dialoguent toutes. C’est ce que j’appelle la liberté dans la contrainte. Par ailleurs, j’ai rapidement réalisé que certains artistes soviétiques des années 1960 à 1980 étaient d’une qualité extraordinaire — des gens comme Tatiana Dunachova ou les artistes de l’usine d’Elektrougli. Leurs pièces étaient encore peu connues et peu chères à l’époque. J’ai eu la chance d’acheter à des moments où le marché ne reflétait pas encore leur valeur réelle. Aujourd’hui, une bonne pièce soviétique des années 1970 peut se négocier quatre à cinq fois son prix d’il y a vingt ans.
Notre guide complet de la porcelaine de Gzhel retrace l’histoire de cette manufacture depuis les premiers ateliers du XIVe siècle jusqu’aux productions contemporaines.
Sophie Marchand : Votre première grande acquisition — quelle pièce, quel prix, quel souvenir ?
Michel Durand : C’était en 1988. Je m’étais rendu à une vente aux enchères à Drouot — une collection de céramiques russes mise en vente par un diplomate français. Il y avait un service à thé complet, dix pièces, avec une théière de forme sphérique et des tasses sans anse dans le style traditionnel de Gzhel. C’était une production des ateliers de la coopérative de Retchitsiy, des années 1963-1965 d’après les estampilles. J’ai acheté l’ensemble pour 1 400 francs de l’époque — je dirais environ 320 euros en valeur actuelle. Aujourd’hui, ce service vaut probablement entre 600 et 900 euros. Mais la valeur financière m’importe peu. Ce service m’a appris à lire une Gzhel : j’ai passé des semaines à examiner les coups de pinceau sous une loupe binoculaire, à compter les glacures, à comprendre les techniques de cuisson. C’est une école à lui tout seul.
Les pièces phares et les voyages à Gzhel
Sophie Marchand : Après quarante ans, quelles sont les pièces qui comptent vraiment dans vos 340 ?
Michel Durand : Il y en a peut-être une vingtaine que je considère comme irremplaçables. Le premier vase de 1984, bien sûr — il n’est pas exceptionnel techniquement, mais il est l’origine de tout. Deux figurines animalières signées de Valentin Rozanov, datées de 1971, qui représentent des ours dressés avec une expressivité remarquable. Une théière de 1979 en forme de samovar miniature, signée d’une initiale que j’ai mis quinze ans à identifier : c’était Irina Semenova, une artiste qui a travaillé trente ans à l’usine sans jamais chercher la notoriété. Sa ligne est d’une finesse inégalée — les volutes du décor floral ont des terminaisons en fil de soie, pas en trait. Et puis, un panneau mural de quarante centimètres de diamètre, acheté directement à un atelier de Gzhel en 2003, qui représente un bouquet de fleurs sauvages avec une liberté de composition que je n’ai vue nulle part ailleurs. Les artisans contemporains techniques ne m’émeuvent pas autant — mais ce panneau, si.

Sophie Marchand : Vous avez fait douze séjours dans les villages de Gzhel. Qu’est-ce que ces voyages ont changé dans votre rapport à la collection ?
Michel Durand : Tout. On ne comprend pas une Gzhel si on ne l’a pas vue fabriquer. Mon premier vrai séjour dans les ateliers, c’était en 1991 — quelques mois avant la dissolution de l’URSS. L’atmosphère était étrange : les artisans savaient que quelque chose allait changer, sans savoir quoi. La manufacture principale employait alors plus de cinq cents personnes. J’ai assisté au tournage d’une théière — le tourneur, un homme d’une soixantaine d’années, obtenait la forme en moins de quatre minutes, avec une précision millimétrique. Ensuite, la peinteuse en porcelaine prenait vingt minutes pour décorer la pièce. Ce contraste de rythmes, cette complémentarité — ça change votre regard sur chaque pièce que vous tenez dans les mains.
Lors de mes séjours suivants, dans les années 2000 et 2010, j’ai vu la manufacture se restructurer, des petits ateliers familiaux s’ouvrir. Le panorama de la céramique slave que nous avons documenté sur ce site reflète bien cette transition entre la grande industrie soviétique et la production artisanale contemporaine.
Sophie Marchand : L’authenticité : comment gérez-vous la question sur le marché secondaire ?
Michel Durand : C’est le grand problème depuis vingt ans. Les copies industrielles chinoises ont envahi le marché dans les années 2000. Elles sont vendues sous l’étiquette “style Gzhel” ou même “Gzhel” tout court par des vendeurs peu scrupuleux. J’ai développé trois tests systématiques. Premièrement, le toucher : une vraie Gzhel a des reliefs de peinture palpables, la couche de cobalt n’est pas uniforme. Une copie industrielle est lisse comme une impression. Deuxièmement, le blanc : le blanc de Gzhel authentique est pur, légèrement bleuté à cause de la composition de la pâte locale. Les copies sont ivoire ou grisées. Troisièmement, la base : toute pièce authentique récente porte un tampon de la manufacture ou une signature manuscrite. Les pièces soviétiques ont des estampilles caractéristiques par décennie — je les connais toutes maintenant.
L’entretien avec un céramiste de Gzhel sur l’art du cobalt bleu que nous avons publié détaille ces techniques de l’intérieur, avec des explications d’un professionnel actuel.
Évolution des prix, crises et jugement critique
Sophie Marchand : Comment les prix ont-ils évolué depuis 1984 ?
Michel Durand : Je peux vous donner des chiffres précis, j’ai tenu un carnet depuis le début. En 1984-1990, une pièce courante coûtait entre 5 et 30 dollars dans les boutiques soviétiques. En 1991-1995, après l’effondrement de l’URSS, les prix ont chuté brutalement — j’ai acheté des pièces remarquables pour presque rien, parce que les Russes vendaient tout pour des devises. C’était une période douloureuse mais, pour un collectionneur occidental avec des devises, un moment historique. De 2000 à 2015, les prix ont monté régulièrement : une bonne pièce contemporaine signée valait entre 80 et 250 euros en galerie moscovite. Aujourd’hui, en 2026, les prix varient énormément. Le marché s’est fragmenté : les pièces de grande qualité ont fortement progressé, le bas de gamme stagne. Pour la Gzhel soviétique des années 1960-1970, les prix ont été multipliés par trois à cinq sur vingt ans.
Sophie Marchand : Les années difficiles — comment la collection a-t-elle traversé les crises russes ?
Michel Durand : J’ai connu trois crises majeures. La première, la dissolution de l’URSS en 1991, a paradoxalement profité aux collectionneurs étrangers — les pièces des manufactures d’État se sont retrouvées sur le marché à des prix cassés. La deuxième, la crise de 1998 avec l’effondrement du rouble, a de nouveau créé des opportunités d’achat, malgré les difficultés logistiques. La troisième, depuis 2022, est différente : les circuits d’importation directs sont coupés ou très compliqués. Je ne peux plus me rendre en Russie facilement. Je travaille maintenant avec des intermédiaires en Allemagne et en Finlande qui maintiennent des contacts avec les ateliers de Gzhel. Les prix ont monté de 30 à 40 % sur les pièces accessibles en Europe depuis 2022, simplement à cause de la logistique. Mais les artisans continuent de travailler — j’ai reçu des photos d’ateliers en décembre 2025, la production n’a pas cessé.
La faïence de Bolesławiec en Pologne, pour ne citer qu’un exemple, a au contraire vu sa demande augmenter en Europe depuis 2022 — certains collectionneurs qui ne pouvaient plus accéder à la Gzhel se sont tournés vers des alternatives polonaises.
Sophie Marchand : Gzhel contemporain versus Gzhel soviétique : faut-il choisir ?
Michel Durand : La question me passionne et me divise encore. Le Gzhel soviétique des grandes manufactures d’État avait une qualité de matière — pâte, émaux — supérieure à beaucoup de productions actuelles. Les artistes de l’époque avaient une formation académique solide, une liberté de composition surprenante malgré le cadre idéologique. Mais je me méfie de la nostalgie. Certains ateliers contemporains, notamment à Retchitsiy et Turygino, produisent des pièces d’une qualité exceptionnelle. J’ai acheté en 2019 une série de quatre vases d’une jeune artiste, Anastasia Morozova, née en 1994, qui a une maîtrise du trait que je n’ai pas souvent vue. Son travail sera collectionnable dans vingt ans. Le problème du contemporain, c’est le volume : il y a trop de production médiocre pour les touristes, et il faut connaître les noms des ateliers sérieux. Sur Internet, c’est le chaos. Je ne commande jamais une pièce de Gzhel en ligne sans avoir vu des photos de la signature.

Nos partenaires de l’art russe, céramique et arts décoratifs maintiennent un annuaire des ateliers Gzhel référencés et vérifiés, ce qui aide à naviguer dans cette offre fragmentée.
Questions rapides et conseils pour débuter
Sophie Marchand : 5 questions rapides — vrai ou faux sur la collection de Gzhel.
Michel Durand : Je suis prêt.
Sophie Marchand : La Gzhel n’a que deux couleurs.
Michel Durand : Vrai pour la tradition classique — blanc et cobalt. Mais les ateliers ont expérimenté avec des rehauts dorés à certaines périodes soviétiques. Je ne les considère pas comme de la vraie Gzhel au sens strict.
Sophie Marchand : Une collection de Gzhel prend forcément de la valeur.
Michel Durand : Faux. Seules les pièces signées et identifiables prennent de la valeur. Les séries touristiques sans signature restent au prix d’achat ou moins. Le marché est celui des artistes, pas des manufactures.
Sophie Marchand : Il faut aller en Russie pour acheter de la Gzhel authentique.
Michel Durand : De moins en moins vrai. Des galeries spécialisées en Allemagne, en Finlande et même en France maintiennent des stocks de qualité. Mais pour les pièces rares et les séries limitées, le contact direct avec les ateliers reste irremplaçable.
Sophie Marchand : La Gzhel est fragile.
Michel Durand : Vrai. C’est de la porcelaine fine, pas de la faïence épaisse. J’ai cassé deux pièces en quarante ans — toujours pendant les déménagements. Je conserve maintenant les plus précieuses dans des boîtes capitonnées.
Sophie Marchand : 340 pièces, c’est un maximum raisonnable.
Michel Durand : Rires. Ma femme dirait que c’est déjà 340 de trop. Mais non — j’ai encore une liste de vingt pièces que je cherche depuis des années. Une collection sérieuse n’a pas de maximum : elle a des lacunes.
Sophie Marchand : Vos conseils finaux pour quelqu’un qui veut commencer à collectionner la Gzhel en 2026 ?
Michel Durand :
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Commencez par apprendre à regarder, pas à acheter. Visitez des galeries, lisez, regardez des collections en ligne — le site des musées et collections de l’art russe en France est une bonne ressource pour voir des pièces de référence. N’achetez rien pendant les trois premiers mois.
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Achetez des pièces signées uniquement. Une Gzhel sans signature n’est pas collectionnable — c’est un objet décoratif. La signature, c’est la traçabilité, l’authenticité et la valeur à long terme. Apprenez à reconnaître les tampons des grandes manufactures et les signatures manuscrites des artistes.
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Spécialisez-vous dans une période ou un format. Vouloir tout collecter, c’est tout rater. Moi, j’ai commencé par les théières, puis j’ai élargi aux vases, puis aux figurines. Mais j’ai toujours une cohérence : je ne collectionne que les pièces dont je connais l’artiste ou l’atelier avec certitude.
Quarante ans après ce premier vase acheté dans un magasin d’État moscovite, Michel Durand continue de recevoir des colis de Finlande et d’Allemagne. Sa liste de lacunes à combler compte encore vingt pièces. La collection n’est pas terminée.