Un village-atelier au cœur de la forêt
Bogorodskoïe est un village de la région de Moscou, à quelques kilomètres seulement de Sergiev Possad, connu depuis le XVIIe siècle pour une spécialité bien particulière : le jouet en bois sculpté et articulé. Contrairement à la matriochka peinte de la ville voisine, le jouet de Bogorodskoïe ne doit rien à la couleur — il mise tout sur le grain naturel du tilleul et sur un mécanisme ingénieux qui donne littéralement vie au bois. Pour comprendre comment un simple morceau de tilleul devient un ours forgeron qui frappe en rythme, nous avons rencontré Igor Filippov, sculpteur formé à l’école artisanale locale.
Fiche biographique
- Nom : Igor Filippov
- Formation : École artisanale de sculpture de Bogorodskoïe
- Spécialité : Jouets mécaniques à bascule, figures animalières traditionnelles
- Village : Bogorodskoïe, région de Moscou, Russie
- Pratique : Sculpteur professionnel depuis plus de vingt ans
L’entretien s’est déroulé dans son atelier, entre copeaux de bois clair et outils suspendus le long d’un établi centenaire. Pour situer précisément la géographie de ce savoir-faire, Sergiev Possad et les villages d’artisans qui l’entourent forment avec Bogorodskoïe une région entière consacrée au jouet en bois russe.
L’entretien : le bois, le mécanisme et les figures emblématiques
Pouvez-vous nous présenter le village de Bogorodskoïe et son histoire de jouet articulé ?
Bogorodskoïe est un petit village, mais son nom est connu de tous les amateurs de jouets traditionnels russes. La légende locale raconte qu’une paysanne aurait un jour sculpté une petite figurine en bois pour amuser ses enfants, et que ce jouet aurait tellement plu à un marchand de passage qu’il en aurait commandé toute une série pour la vendre à la foire de Sergiev Possad, tout proche. Vraie ou enjolivée, cette histoire résume bien la dynamique du village : une production artisanale familiale qui, au fil des siècles, s’est structurée en véritable tradition régionale, puis en école reconnue.
Ce qui distingue fondamentalement Bogorodskoïe, c’est le choix de laisser le bois brut, sans peinture, et de miser sur la sculpture fine du grain et sur un mécanisme animé plutôt que sur la couleur. C’est presque un choix esthétique inverse à celui de la matriochka, peinte et tournée plutôt que sculptée et articulée.
Pourquoi le tilleul, précisément, et pas un autre type de bois ?
Le tilleul est un bois tendre à grain très fin et homogène. Cela signifie qu’on peut le sculpter dans toutes les directions sans craindre qu’il se fende contre le fil du bois, ce qui serait un problème constant avec un bois plus dur comme le chêne. Pour des détails fins — les griffes d’un ours, les plumes d’un coq, les traits d’un visage paysan — cette souplesse de sculpture est indispensable.
Mais le tilleul a aussi une qualité mécanique essentielle pour nos jouets : il reste suffisamment résistant une fois sec pour supporter des années de manipulation par des enfants, sans se fissurer aux points d’articulation. On sélectionne uniquement des troncs sans nœuds, séchés plusieurs années à l’air libre avant d’être travaillés — un bois insuffisamment sec se déforme après quelques mois et le mécanisme finit par se bloquer.
Expliquez-nous le principe du mécanisme à bascule et du poids oscillant.
C’est le cœur de notre savoir-faire, et c’est d’une simplicité trompeuse. Le principe repose sur un poids — souvent une petite bille de bois ou de plomb — suspendu sous une plaque ou un socle mobile. Quand on imprime un mouvement de balancement à la base du jouet, ce poids oscille et transmet son énergie aux tiges qui relient les figurines. Ce sont ces tiges, articulées à des points précis du corps des personnages, qui produisent le mouvement final : un bras qui frappe, une tête qui hoche, des pattes qui avancent.
Ce qui rend ce mécanisme fascinant, c’est qu’il ne demande aucune pile, aucun ressort métallique, aucun élément mécanique complexe — seulement de la gravité, du bois bien équilibré et une articulation précise. Un bon artisan de Bogorodskoïe doit savoir calculer l’équilibre des masses presque instinctivement, en fonction de l’expérience accumulée, bien plus que par un calcul mathématique formel.

Parlez-nous de l’ours forgeron, le jouet le plus emblématique.
L’ours forgeron, ou Кузнецы (les forgerons), est sans doute la pièce la plus connue de tout le répertoire de Bogorodskoïe. Elle met en scène un ours et un paysan, chacun tenant un marteau, positionnés de part et d’autre d’une petite enclume. En actionnant le mécanisme à bascule situé sous la plateforme, les deux personnages frappent l’enclume en alternance, comme deux forgerons qui travaillent ensemble en rythme.
La symbolique est belle : l’ours, animal central du folklore russe, représente la force brute de la nature, tandis que le paysan représente le travail humain. Ensemble, ils forgent en harmonie — une image de coopération entre l’homme et la force sauvage qui l’entoure, typique de l’imaginaire populaire russe. Ce motif s’est tellement répandu qu’il est devenu presque un symbole du jouet russe traditionnel en général, bien au-delà du seul village de Bogorodskoïe.
Quels outils traditionnels utilisez-vous encore aujourd’hui ?
Nous travaillons essentiellement avec des outils qui n’ont pas fondamentalement changé depuis des générations. Le couteau de sculpteur, à lame courte et très affûtée, sert au dégrossissage général et aux formes larges. Vient ensuite une série de ciseaux à bois de tailles différentes, pour creuser les détails — le pelage d’un animal, les plis d’un vêtement paysan, les traits d’un visage.
La maillet en bois sert à frapper les ciseaux pour les passages plus fermes. Enfin, pour le polissage final, on utilise simplement des chiffons et parfois un peu de cire naturelle, jamais de vernis épais qui masquerait le grain du bois — c’est ce grain naturel visible qui fait justement la signature esthétique de Bogorodskoïe, à l’opposé des surfaces peintes et laquées d’autres traditions russes.
Transmission, marché et outils traditionnels
Comment fonctionne l’école de sculpture de Bogorodskoïe et la transmission du métier ?
L’école-atelier de Bogorodskoïe existe depuis l’époque soviétique et continue de former de nouveaux sculpteurs aujourd’hui. La formation dure plusieurs années : on commence par le dessin et la compréhension du volume, puis on passe à la sculpture de formes simples, avant d’aborder les mécanismes articulés qui demandent une compréhension à la fois artistique et presque physique — comprendre comment un poids et un point d’articulation produisent un mouvement crédible.
J’ai moi-même suivi cette formation, et je continue aujourd’hui à transmettre certains éléments à de jeunes apprentis qui passent par l’atelier. La transmission reste vivante, mais elle est moins strictement familiale qu’autrefois : on voit désormais des jeunes venus d’autres régions de Russie s’inscrire à l’école simplement par passion pour la sculpture sur bois. Cette même passion se retrouve chez les artisans qui perpétuent la tradition des œufs de Pâques russes en bois peint, un autre pan de l’artisanat du bois populaire russe transmis d’atelier en atelier.
Quelle est la différence avec les jouets de Sergiev Possad, la ville voisine ?
C’est une question qu’on nous pose souvent, et la confusion est compréhensible tant les deux villages sont proches géographiquement. Sergiev Possad est historiquement associée à la matriochka peinte et à d’autres jouets en bois tourné, peints de couleurs vives, sans mécanisme animé. C’est un art du tour et de la peinture.
Bogorodskoïe, à l’inverse, est un art de la sculpture au couteau et au ciseau, sans peinture, avec un mécanisme mécanique intégré. On pourrait dire que Sergiev Possad joue sur la couleur et la forme tournée, tandis que Bogorodskoïe joue sur le geste sculpté et le mouvement. Les deux traditions se sont d’ailleurs influencées mutuellement au fil des siècles, notamment parce que les marchands vendaient souvent les deux productions ensemble sur les mêmes foires.

Comment se porte le marché actuel face à la concurrence du jouet en plastique ?
C’est un défi réel. Le jouet en plastique est moins cher à produire, plus rapide à fabriquer en masse, et domine largement le marché de la grande distribution. Face à cela, le jouet de Bogorodskoïe se positionne clairement sur un autre segment : celui de l’objet de collection, du cadeau porteur de sens, de la pièce transmise plutôt que consommée puis jetée.
Nos clients sont souvent des adultes qui achètent pour offrir, ou des collectionneurs qui apprécient la dimension patrimoniale de l’objet. Il y a aussi un regain d’intérêt pour les jouets « sans écran » et sans plastique chez certains parents, ce qui nous ouvre un nouveau public sensible à la fabrication artisanale et durable. Ce n’est pas un marché de masse, mais c’est un marché qui se maintient et qui, je crois, a de l’avenir précisément parce qu’il propose une alternative claire. Le musée des arts appliqués de Moscou consacre d’ailleurs une section à ce type de jouet mécanique traditionnel, preuve de sa reconnaissance patrimoniale croissante.
Tableau des principaux mécanismes et jouets emblématiques
| Jouet | Mécanisme | Symbolique |
|---|---|---|
| Ours forgeron (Кузнецы) | Bascule à poids, tiges articulées | Coopération homme/nature |
| Poule qui picore | Fil tendu, boule suspendue | Scène rurale quotidienne |
| Ours bûcheron | Bascule verticale simple | Travail de la forêt |
| Musiciens articulés | Tige rotative à manivelle | Fête populaire, folklore |
À retenir
Le mécanisme de Bogorodskoïe ne repose ni sur une pile ni sur un ressort métallique : seule la gravité, un poids bien calculé et une articulation précise du bois donnent vie au jouet.
Points clés à connaître avant un achat
- Vérifier que le bois est du tilleul, non peint, avec un grain visible
- Tester le mécanisme en le manipulant pour observer la fluidité du mouvement
- Rechercher une signature ou une mention de l’atelier au dos de la pièce
Erreurs fréquentes des acheteurs débutants
- Confondre un simple jouet en bois tourné peint (style Sergiev Possad) avec un vrai jouet articulé de Bogorodskoïe
- Sous-estimer la solidité réelle de ces jouets, pourtant conçus pour durer des générations
- Négliger de vérifier le bon fonctionnement du mécanisme avant l’achat
Pour explorer plus largement le folklore et la culture populaire destinés aux familles russes, le site consacré aux traditions populaires russes propose un éclairage complémentaire sur les objets et coutumes qui accompagnent l’enfance en Russie.