Le Всероссийский музей декоративного искусства, en français Musée Toutes-Russies des Arts Décoratifs, dit aussi VMDI, est installé au 3 Delegatskaya Street à Moscou, dans un hôtel particulier néoclassique qui appartint au comte Ostermann-Tolstoï au XIXe siècle. Il conserve plus de deux cent cinquante mille pièces, ce qui en fait la première collection au monde d’artisanat russe. Le parcours complet exige plusieurs visites. Mais un après-midi suffit à traverser cinq siècles d’ateliers si l’on suit un itinéraire choisi autour de dix objets emblématiques. Ce musée constitue l’un des points d’entrée les plus riches dans le patrimoine russe des arts décoratifs. Voici ce parcours.
Salle 1 : le samovar et la Khokhloma
Le parcours commence dans la salle des arts du thé et de la table russe. Deux objets s’y détachent.
Premier objet : un samovar de Toula en laiton repoussé, daté du dernier quart du XVIIIe siècle. Il mesure soixante-douze centimètres de haut, pèse quatorze kilos, porte le poinçon de la manufacture Batachov de Toula, l’une des premières à avoir industrialisé la production. Sa forme est dite grouchetchnaïa (en poire), caractéristique de la période. On y voit encore les traces du charbon de bouleau utilisé pour chauffer l’eau. Ce samovar est arrivé au musée en 1924, provenant d’une collection privée confisquée au monastère de Donskoi.
Deuxième objet : une coupe Khokhloma de Semionov, dans l’oblast de Nijni-Novgorod, datée des années 1870. Diamètre quarante-cinq centimètres, bois de tilleul tourné, décor rouge sur fond or, avec motifs de fraises des bois et d’oiseaux stylisés. Elle a été acquise par Savva Mamontov pour sa collection d’art russe et donnée au musée en 1919 par sa veuve. La Khokhloma est l’un des artisanats russes les plus reconnaissables : le procédé de dorure à la poudre d’étain recouverte d’un vernis végétal qui brunit à la cuisson, breveté au XVIIe siècle, reste en usage aujourd’hui.
Salle 2 : matriochka et icône laquée
Troisième objet : la matriochka de Sergiev Possad de 1890, huit poupées emboîtées, peinte à la main par Vassili Zvezdotchkine et Sergueï Maliutine dans l’atelier mécénat de Savva Mamontov à Abramtsevo. C’est l’une des toutes premières matriochkas jamais produites, l’origine exacte de cette forme aujourd’hui universelle. La poupée principale représente une paysanne de Mazovie, les sept suivantes sont ses enfants et animaux de ferme. Le musée la présente dans une vitrine dédiée, avec un fac-similé du brevet de 1900 déposé à l’Exposition universelle de Paris.
Quatrième objet : une icône de Palekh peinte par Ivan Golikov dans les années 1920, première période après la fondation de l’Artel. Format dix-huit sur vingt-quatre centimètres, papier mâché, fond noir, silhouettes étirées d’anges sur fond d’architecture byzantine. Golikov est le fondateur de l’école moderne de Palekh, et cette icône, réalisée lors de la transition entre peinture religieuse et miniature laïque, documente un moment charnière de l’artisanat russe du XXe siècle. Elle a été donnée au musée par la famille Golikov en 1951.
Salle 3 : Jostovo et Pavlov Possad

Cinquième objet : un plateau Jostovo de la deuxième moitié du XIXe siècle, bouquet de roses et pivoines sur fond noir, diamètre cinquante-cinq centimètres, signé de Piotr Loutkine, l’un des maîtres peintres de l’atelier Vichniakov. Le Jostovo, petit village de la Moskovie, s’est spécialisé au XIXe siècle dans les plateaux métalliques peints à l’huile puis vernis. La technique combine l’influence des laques de la cour impériale et la tradition des peintres d’icônes reconvertis. Ce plateau illustre l’apogée du genre : coup de pinceau leger, modelé subtil des pétales, fond noir profond.
Sixième objet : un châle Pavlov Possad de mariage, années 1900. Dimensions cent vingt sur cent vingt centimètres, laine mérinos tissée à Pavlov Possad (oblast de Moscou) et brodée à la main dans un atelier privé de Riazan. Le motif floral polychrome — roses rouges, pivoines roses, feuillages verts — sur fond crème est caractéristique des châles nuptiaux offerts à la fiancée par la belle-famille. Le châle a été donné au musée par l’arrière-petite-fille de la première propriétaire, en 1987. Il est présenté déplié sur un cadre vertical, de manière à faire apprécier la virtuosité du tissage jacquard.
Salle 4 : Fedoskino et rushnik
Septième objet : un coffret laqué de Fedoskino, atelier Lukutin, 1870-1880. Dimensions dix-huit sur vingt-quatre centimètres, papier mâché, décor d’une troïka lancée sur la neige, peinture à l’huile sur fond de feuille de nacre qui fait scintiller le motif sous certains angles. La famille Lukutin a dirigé l’atelier de Fedoskino de 1795 à 1904, imposant la miniature laquée comme l’un des arts décoratifs majeurs de la Russie impériale. Le thème de la troïka, présent sur des centaines de boîtes Lukutin, est devenu l’emblème visuel de cet atelier.
Huitième objet : un rushnik bielorusse, région de Polessie, fin du XIXe siècle. Longueur deux mètres quarante, largeur quarante centimètres, toile de lin brodée de motifs rouges Bereghinya (déesse protectrice slave). Le rushnik est la serviette rituelle des traditions slaves, utilisée pour les mariages, les funérailles, les bénédictions des récoltes. Celui-ci, d’une longueur exceptionnelle, a été utilisé pour le rite nuptial de remise du pain et du sel. Le musée l’a acquis en 1956 auprès d’une famille originaire de Pinsk.
Salle 5 : dentelle et miniature Mstera

Neuvième objet : un col de robe en dentelle de Vologda, début XXe siècle. Dimensions trente-cinq sur vingt-cinq centimètres, fil de lin blanchi, technique du parchemin (sur modèle dessiné) avec motifs géométriques et floraux. La dentelle de Vologda, développée au XVIIe siècle par les couvents de la région nordique, est l’une des plus fines d’Europe orientale. Ce col, commandé par une dame de la noblesse pour une robe de cour, a nécessité six cents heures de travail à deux dentellières. Il a rejoint le musée en 1935 avec la nationalisation d’une collection privée moscovite.
Dixième et dernier objet : une miniature de Mstera des années 1950, scène de conte russe (Vassilissa la Très Belle), signée Nikolaï Klykov. Format neuf sur douze centimètres, fond bleu nuit, composition étagée avec paysage en profondeur caractéristique de l’école de Mstera. Klykov, l’un des maîtres de la seconde génération, a formé les peintres de la manufacture actuelle. Cette miniature illustre la maturité du style Mstera : paysage construit, figures proportionnées, palette chaude sur fond froid. Elle clôture le parcours sur l’une des formes les plus subtiles de l’artisanat russe moderne.
Une visite qui en appelle d’autres
Ces dix objets donnent une vue traversante de l’artisanat russe : métallurgie, bois peint, papier mâché, textile, broderie, dentelle. Chacun mériterait une visite dédiée, et le VMDI le permet : les salles permanentes sont organisées par technique, ce qui rend facile d’approfondir un domaine particulier lors d’un second passage. Le musée organise également des expositions temporaires de trois à six mois sur un artisanat spécifique — la Gjel en 2024, la Khokhloma en 2025, la miniature laquée de Palekh prévue en 2026 — qui complètent la collection permanente.
Pour le voyageur qui dispose d’une journée à Moscou et veut comprendre l’artisanat russe, le VMDI doit être préféré à la Galerie Tretiakov, trop axée sur la peinture, ou au musée historique de la place Rouge, trop généraliste. Il complète idéalement une visite du Vernisazh d’Izmaïlovo : le musée pour le contexte historique et les pièces de maîtres, la foire pour la production vivante et contemporaine.
Pour aller plus loin
Le VMDI donne la clé de lecture de tout l’artisanat slave. Pour approfondir en parcours croisés :
- Foires artisanales slaves : Vernisazh et Sorochintsy — où les mêmes objets se vendent aujourd’hui encore, en circuit direct avec les artisans
- Wycinanki : Łowicz et Kurpie comparées — l’équivalent polonais des traditions décoratives, à comparer avec les pièces russes du VMDI