Avant l’apparition du magasin permanent et de la grande distribution, le commerce de l’artisanat slave passait par la foire paysanne. En russe comme en ukrainien, on parle de yarmarka : un rassemblement annuel ou hebdomadaire où les artisans venaient écouler leur production, les paysans vendre leurs surplus, les marchands circuler d’un village à l’autre. De la Volga à la Vistule, ces foires étaient le centre nerveux de la vie économique et sociale. La révolution industrielle a effacé la plupart d’entre elles. Quelques-unes, pourtant, ont survécu ou ont été reconstituées au XXe siècle, et continuent aujourd’hui à faire vivre la tradition artisanale. Trois se détachent par leur importance : le Vernisazh d’Izmaïlovo à Moscou, la foire de Sorochintsy en Ukraine, et la foire de Łowicz en Pologne.

La yarmarka : racine d’une tradition

Le mot yarmarka vient de l’allemand Jahrmarkt (foire annuelle), passé en russe par l’intermédiaire du polonais jarmark — une porte sur le vocabulaire russe des échanges traditionnels. L’emprunt lexical atteste de l’origine nordique et hanséatique de l’institution. En Russie, la foire structurait le calendrier agricole : grande foire de Makariev sur la Volga à l’été, foire de Nijni-Novgorod (qui remplace Makariev après l’incendie de 1816), foire d’Irbit en Sibérie, foire d’Arkhangelsk au nord.

Chaque foire durait plusieurs semaines et rassemblait jusqu’à deux cent mille visiteurs. On y vendait de tout : blé, lin, cuir, fourrures, fer, outils, mais aussi et surtout l’artisanat décoratif — samovars de Toula, jouets de Sergiev Possad, plateaux de Jostovo, vaisselle de Gjel, icônes de Palekh et de Kholoui. La foire était un moment social autant qu’économique, avec ses musiciens, ses spectacles, ses cabarets improvisés, ses concours de chant.

En Ukraine, la foire la plus célèbre est celle de Sorochintsy, dans l’oblast de Poltava. Nikolaï Gogol lui a consacré une nouvelle en 1831, La Foire de Sorotchintsy, qui reste le texte fondateur de toute la mythologie de la yarmarka. Gogol y décrit l’arrivée du paysan Solopy Tcherevik, sa fille Paraska, les ruses des marchands, les superstitions des cosaques, la vivacité des couleurs. Cette nouvelle a ancré dans l’imaginaire slave l’image d’une foire festive, colorée, pleine de vie.

La révolution bolchevique de 1917 met fin aux grandes foires pré-industrielles. Le commerce privé est aboli, les marchés collectivisés. Il faudra attendre la fin du XXe siècle pour voir réapparaître, sous des formes nouvelles, la tradition de la yarmarka. Voir aussi Wycinanki : Łowicz et Kurpie comparées pour prolonger la lecture.

Vernisazh d’Izmaïlovo : le marché permanent de Moscou

Le Vernisazh d’Izmaïlovo est le plus grand marché d’artisanat de Russie. Il est situé à l’est de Moscou, à la station de métro Partizanskaïa, au pied d’un kremlin de bois construit en style traditionnel au début des années 2000. Le Vernisazh d’Izmaïlovo trouve son origine dans les expositions d’artistes des années 1970-1980, avant de devenir une vaste foire de l’artisanat russe.

Aujourd’hui, le Vernisazh occupe une vaste surface à Izmaïlovo. Le samedi et le dimanche sont les jours où l’ensemble des stands ouvre. On y trouve les quatre écoles de miniature laquée (Palekh, Fedoskino, Mstera, Kholoui), la Khokhloma de Semionov, la Gjel, les matriochkas peintes à la main, les samovars de Toula, les châles Pavlov Possad, les icônes contemporaines, les jouets de Dymkovo, les plateaux de Jostovo. Les prix sont en rouble russe, le marchandage y est courant, et les tarifs sont généralement inférieurs à ceux de l’Arbat.

Ruelle centrale du Vernisazh d'Izmaïlovo, stands de matriochkas et de samovars sous les arcades en bois
Le Vernisazh est un lieu idéal pour acquérir des objets artisanaux typiques à des prix plus avantageux qu'ailleurs à Moscou.

Le Vernisazh n’est pas seulement commercial : il abrite aussi plusieurs musées privés (du samovar, du pain, du vodka, de la matriochka) et des ateliers de démonstration où l’on peut voir les artisans peindre des boîtes laquées ou souder des samovars. Les week-ends d’été, des concerts de musique traditionnelle russe animent la grande scène centrale. C’est aujourd’hui la meilleure porte d’entrée, pour un visiteur étranger, dans l’univers de l’artisanat russe vivant.

Sorochintsy : la foire annuelle ukrainienne

À six cents kilomètres au sud-ouest de Moscou, dans l’oblast de Poltava en Ukraine, le gros bourg de Sorochintsy (Великі Сорочинці) accueille chaque année en août la foire qui porte son nom. Rendue célèbre par la nouvelle de Gogol, la foire a recommencé à renaître en 1966. Depuis l’indépendance de l’Ukraine en 1991, elle a pris une ampleur nouvelle et s’est imposée comme le grand événement artisanal et touristique de l’est du pays. Voir aussi Musée des arts appliqués de Moscou : parcours en dix objets pour prolonger la lecture.

La foire se tient habituellement vers la fin août. Elle occupe un champ-foire dédié d’environ seize hectares au centre de Velyki Sorotchyntsi. Les artisans viennent de toute l’Ukraine : potiers d’Opichnia, brodeuses de Poltava, tisserandes de Reshetylivka, ferronniers de Hlobyne, musiciens et chanteurs traditionnels. On y vend des rushniki brodés, des vyshyvanki (chemises ornées), des pyssanky (œufs peints), des céramiques, des instruments de musique folklorique.

Sorochintsy est aussi un événement festif. Un cortège en costume traditionnel ouvre la foire, une reconstitution de la nouvelle de Gogol se joue en plein air, des concerts de bandoura (l’instrument national ukrainien) animent les soirées, des concours de danse et de chant cosaque rythment les après-midi. Pour un amateur d’artisanat slave, c’est un voyage vers la forme la plus complète de la yarmarka : marché, spectacle et rite social en un même lieu.

Les grandes foires polonaises

En Pologne, la tradition de la foire artisanale s’est maintenue différemment. Pas de grand événement national comme Sorochintsy, mais un réseau de foires régionales tenues par les musées ethnographiques et les mairies. Le Festival de la Céramique de Bolesławiec se détache par son importance.

Le Festival de la Céramique de Bolesławiec, chaque année en août, est un événement international. La ville silésienne est la capitale de la céramique polonaise bleu et blanc. Le festival propose des marchés de céramique, des démonstrations de tournage au tour de potier, des expositions, des ateliers et des ventes.

Stand de potiers à la foire de Bolesławiec, céramiques bleues sur nappe blanche, acheteurs en train d'examiner les pièces
La foire de Bolesławiec est l'occasion de découvrir la richesse de la céramique polonaise, réputée mondialement.

Ce que ces foires disent aujourd’hui

La survie du Vernisazh, la résurrection de Sorochintsy et la vitalité du festival de Bolesławiec rappellent que la foire artisanale n’est pas un vestige folklorique. Elle reste un circuit commercial effectif pour des dizaines de milliers d’artisans slaves, et un lien vital entre producteurs et consommateurs dans des régions où la grande distribution ne propose pas d’artisanat authentique. Le commerce direct, la négociation, la confiance entre acheteur et artisan qui se croisent chaque année : tout cela perpétue un modèle économique pré-industriel dans un monde post-industriel.

Pour le voyageur, visiter une de ces foires est sans doute la manière la plus riche de comprendre l’artisanat slave. On y voit, en quelques heures, les pièces côte à côte, les artisans parler de leur technique, les prix se négocier en temps réel. Aucune boutique, aucun musée ne restitue cette densité d’informations. La foire est encore, au XXIe siècle, la grande école de l’œil.

Pour aller plus loin

Les foires sont le lieu où circulent les techniques. Pour approfondir ces traditions :