Un maître peintre au cœur d’un village-atelier
À seulement 35 kilomètres de Moscou, le village de Zhostovo (Жостово) est un trésor culturel que peu de voyageurs connaissent réellement. Ses rues calmes, ses maisons de bois aux volets colorés et ses ateliers aux odeurs persistantes de laque et d’huile de lin forment un décor inchangé depuis des générations. C’est ici, dans cet écrin préservé de l’oblast de Moscou, que Mikhail Sorokin peint depuis l’âge de dix-huit ans. Quatrième génération d’une lignée d’artisans fondée vers 1910 par son arrière-grand-père, il est aujourd’hui l’un des rares maîtres capables de réaliser les grandes compositions florales sur fond noir — ces plateaux de 50 à 60 centimètres qui constituaient autrefois la fierté de la manufacture locale.
Pour comprendre l’histoire de cet art séculaire, ses origines au XIXe siècle et ses techniques fondatrices, consultez le guide complet sur le Jostovo.
Mikhail nous reçoit dans son atelier un mardi matin. La lumière d’été filtre à travers des fenêtres légèrement embuées par l’humidité des vernis. Sur sa table de travail, une dizaine de plateaux à différents stades d’avancement coexistent avec une collection de pinceaux en martre soigneusement rangés dans des bocaux en verre. Il parle lentement, pesant chaque mot, comme il pèse chaque coup de pinceau.
Fiche biographique
- Formation : Apprentissage auprès de son père, maître Jostovo reconnu par la manufacture de Zhostovo
- Génération : 4e génération d’artisans depuis 1910 environ
- Spécialité : Plateaux grand format (50-60 cm), composition florale complexe, formation de jeunes apprentis
- Pratique : 27 ans de peinture sur plateaux laqués
- Village : Zhostovo, oblast de Moscou, Russie
L’entretien
Comment s’est déroulé votre apprentissage auprès de votre père et de votre grand-père ?
Je suis né dans le monde du Jostovo. Mes premiers souvenirs sont liés aux odeurs de la peinture à l’huile et au bruit feutré des pinceaux sur le métal laqué. Mon père m’a mis un pinceau entre les mains à cinq ans — pas pour peindre de vrais plateaux, bien sûr, mais pour que je commence à sentir la résistance du métal, la densité de la peinture. À douze ans, j’aidais à préparer les plateaux bruts, à poncer les bords, à appliquer les premières couches de laque noire. L’apprentissage était rigoureux mais jamais brutal. Mon père disait : « Regarde la nature, elle est ton seul vrai professeur. Un artisan Jostovo ne invente rien, il traduit. » Mon grand-père, lui, m’a appris la patience et l’humilité. Il pouvait passer une journée entière à travailler un seul pétale de pivoine pour en capturer exactement le velouté. Ces deux hommes m’ont transmis une philosophie autant qu’une technique. Et cette philosophie, c’est que chaque plateau est une conversation — entre l’artisan et la plante, entre la couleur et la lumière, entre le passé et le présent.
Pouvez-vous nous expliquer les sept étapes de la technique Jostovo ?
La technique Jostovo est un processus long, méticuleux, que l’on ne peut pas comprendre en une seule visite. Tout commence par la préparation du métal : on part d’une feuille de tôle que l’on découpe, que l’on presse et que l’on soude pour former la cuvette du plateau. Cette étape est souvent confiée à des ferronniers spécialisés. La deuxième étape est la pose du fond noir — plusieurs couches de laque alternées avec des passages au four et des ponçages successifs jusqu’à obtenir une surface parfaitement lisse, presque miroir. C’est cette profondeur du fond qui fera rayonner les fleurs.
Ensuite vient la première sous-couche florale, que nous appelons la « замалёвка » (zamalyovka) : une esquisse rapide, presque impressionniste, qui définit l’équilibre général de la composition et les grandes masses de couleur. La quatrième étape est la composition principale à l’huile — les fleurs prennent leur forme définitive, les roses, les pivoines, les dahlias et les coquelicots s’épanouissent sous le pinceau. C’est l’étape la plus longue et la plus exigeante. La cinquième étape ajoute les ombres et les reflets : on travaille avec des glacis très dilués pour donner du volume, créer l’illusion que les pétales se soulèvent. La sixième étape est la finition dorée des bords — cette lisière d’or qui encadre le tableau et lui donne son caractère de pièce précieuse. Enfin, le vernissage final protège et sublime l’ensemble, donnant au plateau son lustre caractéristique.

Quelle est la différence entre les grandes et les petites compositions Jostovo ?
La taille n’est pas qu’une question d’échelle, c’est une question de grammaire visuelle entière. Sur un grand plateau de 50 à 60 centimètres, on peut construire une vraie narration florale : un bouquet central dominant, des fleurs satellites qui l’accompagnent, des feuilles et des tiges qui créent du mouvement, des rehauts dorés qui soulignent les profondeurs. On peut jouer avec la densité, laisser respirer le fond noir entre les fleurs pour créer une tension dramatique. Cette maîtrise s’acquiert en dix à quinze ans de pratique intensive.
Les petites compositions — sur des plateaux de 15 à 25 centimètres — sont techniquement différentes. La précision doit être absolue car chaque millimètre compte. Le pinceau utilisé est plus fin, souvent un pinceau n° 2 ou n° 3 en martre, alors que les grandes compositions permettent des pinceaux n° 6 ou n° 8 pour les grandes masses. Mais les petits plateaux ont leur propre beauté. Ils sont plus accessibles pour les collectionneurs débutants et permettent parfois des expériences formelles que les grands formats ne permettent pas — une fleur unique au centre, entourée de vide, peut avoir une puissance extraordinaire.
Comment se porte le village de Zhostovo aujourd’hui ? Combien d’artisans y travaillent encore ?
Zhostovo compte aujourd’hui environ 200 artisans actifs, contre plus de 500 dans les années 1970 à l’époque soviétique. Le village s’est transformé. Avant, presque chaque famille avait un peintre, un ferronnier ou un vernisseur. La manufacture était le poumon économique du village. Aujourd’hui, les maisons sont souvent occupées par des familles dont les enfants sont partis à Moscou ou à Mytichtchi. Le village est vivant, mais différemment : il y a des cours de peinture pour les touristes, des ateliers qui vendent directement leurs créations, et quelques artisans indépendants comme moi qui travaillent en dehors de la manufacture. Le musée de la manufacture, qui présente l’histoire du Jostovo depuis 1825, attire des visiteurs russes et étrangers.
Ce qui a changé, c’est la place de l’artisanat dans l’économie locale. Avant, on pouvait vivre de la peinture Jostovo. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus difficile — surtout avec la concurrence des imitations bon marché importées d’Asie.
Craignez-vous la disparition de cet artisanat avec le départ des jeunes vers Moscou ?
C’est ma crainte la plus profonde, oui. Les jeunes de moins de trente ans — ceux qui auraient pu devenir les maîtres de demain — préfèrent les salaires d’une ville qui ne s’arrête jamais. Et je les comprends. La vie à Moscou offre des perspectives que Zhostovo ne peut pas offrir. Mais ce qui se perd avec chaque départ, c’est quelque chose d’irremplaçable : la transmission vivante, la correction du geste au quotidien, la présence d’un maître qui vous montre comment tenir le pinceau à 7 heures du matin.
J’ai formé une dizaine d’apprentis dans ma carrière. Trois sont restés à Zhostovo. Les autres sont partis. Je ne garde pas rancune, mais je mesure ce que cela signifie pour le futur. Si les grandes compositions florales disparaissent — ce savoir-faire spécifique qui prend quinze ans à acquérir — elles ne reviendront pas. On peut tout numériser, tout photographier, mais on ne peut pas numériser le geste.
Qu’est-ce qui distingue le vrai Jostovo des imitations, notamment chinoises ?
La différence est visible dès le premier coup d’œil pour un collectionneur averti, mais elle peut tromper un acheteur non informé. Les imitations industrielles, notamment celles produites en Chine, utilisent des décalcomanies ou de la sérigraphie sur une base peinte rapidement. La composition florale est standardisée, souvent reproduite à l’identique d’un plateau à l’autre. Le fond noir manque de profondeur — il est mat ou uniforme, sans le velouté caractéristique des nombreuses couches de laque ponçée. Les bords dorés sont souvent en peinture ordinaire, pas en dorure à l’alcool comme sur un vrai Jostovo.
Mais la différence fondamentale, c’est l’âme. Un vrai plateau Jostovo porte la trace d’une main — des variations infinitésimales d’un pétale à l’autre, une légère asymétrie dans la composition, un reflet placé exactement là où l’artisan a choisi de le mettre. Aucun autre plateau du monde ne ressemble exactement à ce plateau-là. C’est ce qu’on ne peut pas reproduire industriellement. Pour situer le Jostovo dans l’ensemble des traditions de peinture laquée slave — Palekh, Fedoskino, Mstera, Kholoui — il faut comprendre que chaque tradition a sa propre grammaire et ses propres codes d’authenticité.

Quelles sont vos pièces préférées et les commandes qui vous ont le plus marqué ?
Chaque pièce que je crée porte une part de moi, mais certaines restent gravées dans ma mémoire. Il y a quelques années, un diplomate français m’a commandé un plateau de 60 centimètres représentant les quatre saisons russes — chaque quart du plateau devait évoquer un moment de l’année, avec ses fleurs, ses couleurs, son atmosphère. J’ai travaillé pendant trois semaines sur cette commande, cherchant à représenter le givre de janvier et les soleils d’août dans une même harmonie. C’est la commande la plus complexe que j’aie jamais réalisée, et aussi la plus satisfaisante.
Une autre commande m’a profondément touché : une famille de la diaspora russe à Paris voulait un plateau qui rappelait le jardin de leur dacha familiale, perdue pendant les années 1990. Ils m’ont envoyé de vieilles photographies et m’ont décrit de mémoire les roses qui poussaient contre la clôture, les pivoines qui s’étalaient dans l’herbe. Travailler sur cette commande, c’était restituer une mémoire. Ces commandes-là — où l’artisanat touche à l’intime des gens — sont les plus précieuses de ma carrière.
Quelle place occupe le Jostovo dans la culture russe et ses liens avec l’identité nationale ?
Le Jostovo est né au XIXe siècle dans une Russie qui cherchait à exprimer sa propre identité culturelle face à l’influence occidentale. Ce n’est pas un hasard si cet artisanat a prospéré dans l’oblast de Moscou, au cœur géographique du pays. Il exprime quelque chose de fondamentalement russe : l’amour de la nature, la célébration de la beauté végétale, une certaine mélancolie du fond sombre sur lequel les fleurs s’épanouissent comme des îles de lumière.
À l’époque soviétique, le Jostovo a failli perdre son âme en devenant une production de masse standardisée. Mais la tradition a résisté. Aujourd’hui, un plateau Jostovo authentique est un cadeau diplomatique, un objet de collection, un héritage. Il représente une Russie artisanale, populaire, enracinée dans ses villages et ses saisons. Pour explorer davantage ce que représente la culture russe dans toutes ses dimensions, il faut comprendre que les arts populaires comme le Jostovo en constituent l’une des expressions les plus anciennes et les plus vivantes.
Quelles idées reçues sur le Jostovo aimeriez-vous démystifier ?
La plus répandue, c’est que le Jostovo se résume aux bouquets floraux — des roses et des pivoines sur fond noir, point final. C’est inexact. La tradition Jostovo comprend aussi des représentations d’oiseaux : des paons, des tourterelles, des colibris stylisés qui s’intègrent dans les compositions florales ou les dominent. Il existe des plateaux avec des paysages d’hiver — des troïkas sur la neige, des forêts de bouleaux sous la gelée. Certains maîtres anciens peignaient des scènes de la vie paysanne ou des motifs inspirés des enluminures médiévales russes. La richesse du répertoire Jostovo est bien plus vaste que ce qu’on imagine.
L’autre idée reçue, c’est que le Jostovo est nécessairement kitsch ou décoratif au sens péjoratif du terme. Les meilleures pièces sont de véritables tableaux miniatures. Certains plateaux de ma famille, vieux de cent ans, n’ont rien à envier aux natures mortes flamandes du XVIIe siècle dans leur maîtrise de la lumière et du volume.
Avez-vous un conseil pour quelqu’un qui veut commencer à collectionner du Jostovo ?
Mon premier conseil est de se renseigner sérieusement avant d’acheter. Un vrai Jostovo porte toujours une marque au dos : le nom de la manufacture ou la signature de l’artisan, parfois accompagnée du millésime. Visitez si possible le village de Zhostovo ou les expositions de la manufacture : voir les plateaux en vrai, comprendre les étapes, parler aux artisans, c’est la meilleure façon de développer son œil.
Commencez par des pièces moyennes plutôt que par les grands formats les plus coûteux. Les plateaux de 25 à 35 centimètres offrent un bon équilibre entre qualité et budget. Évitez les achats sur des marchés touristiques sans garantie de provenance. Et surtout — achetez ce qui vous touche, pas ce qui est censé être le plus précieux. Une collection Jostovo est avant tout une collection personnelle, un dialogue entre votre sensibilité et le geste d’un artisan. Pour préparer un voyage aux villages artisans autour de Moscou, consultez notre guide des circuits de villages artisans autour de Moscou.
Questions rapides
Votre motif floral préféré ? Les pivoines. Elles sont complexes, opulentes, presque impossibles à peindre parfaitement — et c’est précisément pour cela qu’elles me fascinent depuis vingt-sept ans.
Temps pour peindre un grand plateau de 60 cm ? Environ deux à trois semaines en travail quotidien intensif, en comptant les temps de séchage entre chaque couche.
Atelier que vous rêveriez de visiter ? Celui d’un maître de Palekh. La miniature sur papier mâché avec des personnages étirés à la manière des icônes me fascine — c’est une grammaire visuelle que je n’ai jamais eu la patience d’apprendre.
Outil absolument indispensable ? Mon pinceau en poils de martre n° 6. J’en ai eu le même fabricant pendant quinze ans. Quand il a arrêté sa production, j’ai eu l’impression de perdre une partie de mon vocabulaire.
Mot russe à retenir pour les collectionneurs ? « Подлинник » (Podlinnik) — l’original, l’authentique. C’est le mot qui distingue la vraie pièce de l’imitation, la transmission de la reproduction.
Trois choses à retenir de cet entretien
- La technique Jostovo en sept étapes représente un savoir-faire d’une complexité rarement égalée dans l’artisanat populaire russe, qui nécessite dix à quinze ans de pratique pour être pleinement maîtrisé dans ses expressions les plus ambitieuses.
- L’artisanat Jostovo est confronté à une menace réelle de disparition partielle : si la transmission des grandes compositions florales n’est pas assurée dans les dix prochaines années, ce savoir-faire spécifique pourrait être perdu de façon irréversible.
- Le Jostovo est bien plus riche que son image de plateau-bouquet : oiseaux, paysages d’hiver, scènes narratives et compositions abstraites font partie d’un répertoire que la production industrielle a largement éclipsé, mais que les maîtres comme Mikhail Sorokin s’efforcent de maintenir vivant. Pour découvrir l’ensemble des traditions de l’artisanat populaire slave, la plateforme de référence sur l’art russe en France propose un panorama des écoles et des artisans actifs en Europe.