Lorsque l’on évoque l’artisanat d’art russe, certaines traditions s’imposent immédiatement : les matriochkas (матрёшки), la porcelaine Gzhel (гжель) bleue et blanche, les laques de Palekh (палех). Parmi ces fleurons, le plateau laqué de Jostovo (жостово) tient une place à part — singulier dans sa matière, son format et l’exubérance de ses décors floraux. Sur un fond de métal noir comme la nuit, des roses, des pivoines et des lys s’épanouissent en bouquets d’une générosité presque théâtrale, peints couche après couche par des mains expertes. Depuis deux siècles, le guide pilier sur le Jostovo documente cette tradition née dans un village aux portes de Moscou, portée aujourd’hui par des artisans qui perpétuent des gestes transmis de génération en génération.
Qu’est-ce que le Jostovo ?
Le Jostovo désigne à la fois un village de l’oblast de Moscou et la technique de peinture décorative sur plateau métallique laqué qui y est pratiquée depuis 1825. Le terme est francisé depuis le russe Жостово (Zhostovo en translittération académique). Il s’agit d’un art du métal laqué et peint à l’huile, distinct des laques sur bois (Palekh, Fedoskino) et des céramiques décoratives.
Visuellement, un plateau Jostovo se reconnaît à cinq caractéristiques immédiates. Premièrement, son fond laqué, presque toujours noir — parfois bordeaux, vert foncé ou écarlate — d’une profondeur veloutée qui fait ressortir les couleurs des fleurs. Deuxièmement, son bouquet central : roses généreuses, pivoines aux pétales froissés, marguerites des champs, lys, dahlias, coquelicots, agencés en composition asymétrique et dynamique. Troisièmement, son cadre en métal martelé à la main, dont les bords ondulés et pincés constituent une signature formelle. Quatrièmement, la complexité lumineuse du décor floral — chaque fleur est construite en plusieurs couches, avec des ombres (подмалёвок, podmaliovok) et des lumières (бликовка, blikovka) qui lui donnent un relief quasi photographique. Cinquièmement, sa forme : ronde, ovale, rectangulaire ou en forme de plateau à plateau — chacune obéit à un répertoire codifié hérité du XIXe siècle.
Le plateau Jostovo n’est pas un simple objet décoratif : il est en métal fonctionnel, apte à supporter des théières, des samovars ou de la vaisselle. C’est cette dualité — objet d’usage et œuvre d’art — qui a assuré son succès durable dans les foyers russes, puis dans les collections du monde entier.
La technique du plateau Jostovo pas à pas
La fabrication d’un plateau Jostovo authentique engage au minimum quatorze étapes distinctes réparties sur plusieurs semaines. Chaque étape est le fait d’un spécialiste : la chaîne artisanale traditionnelle distingue les formeurs (кузнецы, kuznetsу), les laqueurs (лакировщики, lakirovshchiki) et les peintres (мастера росписи, mastera rospisi).
Étape 1 — Découpe et formage de la tôle. Le plateau est découpé dans une feuille de tôle de fer étamée de faible épaisseur (environ 0,8 mm). Le decoupeur place la feuille sous une presse à matrice, qui donne à la tôle sa forme générale — ronde, ovale ou rectangulaire. Les bords sont ensuite relevés à la main à l’aide d’une pince spéciale pour former le rebord caractéristique des plateaux Jostovo.
Étape 2 — Martelage des bords. L’artisan martèle délicatement les bords relevés pour créer la légère ondulation qui est la signature formelle de ces plateaux. Ce travail manuel prend de quinze à trente minutes par plateau.
Étape 3 — Ponçage et dégraissage. La tôle est poncée au papier de verre à grain décroissant pour éliminer toute aspérité, puis dégraissée à l’acétone. La surface doit être parfaitement lisse et propre avant l’application de la laque.
Étape 4 — Application du fond laqué. Quatre à six couches de laque sont appliquées au pinceau ou au rouleau, chacune séchant vingt-quatre heures en étuve à 80 °C avant la suivante. Après la dernière couche, le plateau est poncé à l’eau avec un papier très fin pour obtenir le satiné velouté du fond noir.
Étape 5 — Le podmaliovok (подмалёвок) : le sous-couche florale. Le peintre trace d’abord les masses florales en peinture à l’huile diluée, posant rapidement les grandes formes — les taches colorées qui délimitent chaque fleur et chaque feuille. Cette étape, réalisée vite et sûrement, dessine la composition générale du bouquet.
Étape 6 — La blikovka (бликовка) : les lumières. Avec un pinceau de martre extrêmement fin, le peintre ajoute les zones de lumière sur chaque pétale — des touches de blanc pur ou de jaune pale qui donnent l’illusion d’un éclairage naturel. C’est l’étape la plus longue et la plus technique, celle qui distingue un maître d’un apprenti.
Étape 7 — Les ombres et les demi-teintes. Des glacis translucides de peinture à l’huile très diluée sont posés sur les zones d’ombre pour modeler le volume de chaque fleur. Ces couches successives sont parfois au nombre de cinq ou six pour une seule rose.
Étape 8 — Les détails et finitions florales. Le peintre ajoute les étamines, les pistils, les nervures des feuilles, les petites fleurs secondaires (oubliettes, muguets, petits boutons) qui enrichissent la composition. Les pétales sont précisés, les transitions de couleur affinées.
Étape 9 — Le décor des bords. Un liseret doré et des motifs en pointillés (ornement dit « ornemental en tirets ») sont appliqués à la main tout autour du rebord du plateau. Cette bordure est peinte avec une précision millimétrée à l’aide d’un pinceau très fin ou d’une plume.
Étape 10 — Le vernissage final. Deux à trois couches de vernis transparent à base de copal sont appliquées, intercalées de nouveaux passages en étuve, pour protéger la peinture et lui donner l’éclat brillant caractéristique des plateaux Jostovo. Le plateau est ensuite poli à la main pour éliminer toute poussière incrustée dans le vernis.
L’ensemble du processus dure entre deux semaines pour un plateau de format courant et plusieurs mois pour une grande pièce de maître.

Les motifs floraux Jostovo : roses, pivoines et fleurs des champs
Le vocabulaire floral du Jostovo est à la fois vaste et codifié. Deux siècles de pratique ont sédimenté un répertoire de formes reconnaissables, transmises de maître à apprenti comme un lexique pictural vivant.
La rose (роза, roza) occupe le centre de la hiérarchie florale Jostovo. Grande, pleinement épanouie, aux pétales légèrement froissés, elle trône au cœur du bouquet et dicte l’ordonnancement des autres fleurs. Les artisans Jostovo distinguent la rose thé, à pétales serrés et couleurs chaudes (ivoire, pêche, abricot), et la rose de jardin aux teintes plus franches — rouge cardinal, rose vif, blanc nacré.
La pivoine (пион, pion) rivalise avec la rose en générosité. Ses pétales nombreux, légèrement translucides, se prêtent particulièrement bien au travail des lumières et des ombres qui caractérise la technique Jostovo. Les artisans les peignent en blanc, rose pâle, fuschia, mauve ou rouge bordeaux.
Le lys (лилия, liliya) apporte une note aristocratique et une verticalité qui équilibre les compositions rondes des roses et des pivoines. Le lys tigré, aux pétales mouchetés, est une figure récurrente dans les œuvres des artisans des XVIIIe et XIXe siècles.
Les fleurs secondaires — marguerites (ромашки, romashki), coquelicots (маки, maki), anémones (анемоны, anemony), petits boutons de roses, muguets (ландыши, landyshi) — jouent un rôle structurant dans la composition. Elles remplissent les espaces entre les fleurs principales, créent des lignes directrices et apportent la légèreté qui empêche le bouquet de paraître lourd.
Le feuillage (листва, listva) est une troisième voix de la composition. Les feuilles de rosier, les feuilles lancéolées et les vrilles végétales sont peintes en vert profond, avec des reflets dorés ou argentés qui leur donnent un aspect presque précieux. Le fond noir du plateau joue le rôle de nuit, faisant ressortir chaque feuille comme si elle était éclairée par un projecteur.
La composition elle-même suit des règles non écrites mais universellement respectées : le bouquet est asymétrique, jamais centré de façon rigide ; les fleurs les plus grandes occupent le centre et descendent légèrement vers la gauche ; les petites fleurs et le feuillage s’étirent vers les bords du plateau. Cette disposition, dite « en cascade », est le schéma de référence de l’école Jostovo.
Le village de Zhostovo : histoire d’un foyer artisanal
Le village de Zhostovo (Жостово) se trouve dans le district de Mytishchi (Мытищи), à 35 kilomètres au nord de Moscou, sur la route historique de Troïtsa-Serguïeva Lavra (Троице-Сергиева лавра). Ce territoire, autrefois couvert de forêts et de domaines nobiliaires, a longtemps abrité une population de serfs qui, libérés progressivement des corvées agricoles, se sont orientés vers des activités artisanales dès la fin du XVIIIe siècle.
L’histoire du Jostovo est indissociable de celle des villages voisins de Troïtskoïe (Троицкое), Novosielskoïe (Новосельское) et Ostachkovo (Осташково), qui formaient au début du XIXe siècle un véritable bassin artisanal spécialisé dans la laque et la peinture. Ces villages dépendaient du domaine du comte Cheremetev (Шереметев), l’une des plus grandes fortunes nobles de Russie, dont les serfs jouissaient d’une relative liberté économique en échange d’une redevance annuelle.
C’est dans ce contexte que Filipp Nikititch Vishnyakov (Филипп Никитич Вишняков) fonde en 1825 à Zhostovo le premier atelier (артель, artel) de peinture décorative sur laque. Vishnyakov n’invente pas la laque russe — Fedoskino (Федоскино), à quelques kilomètres, pratique la miniature laquée sur carton-pâte depuis 1795 — mais il transfère la technique sur plateaux de métal et y impose le décor floral comme motif dominant. Ses fils et neveux développent l’affaire, ouvrant des ateliers secondaires dans les villages alentour.
À cette époque, l’artisanat russe et les villages de maîtres artisans connaissent un essor sans précédent dans la région de Moscou, soutenu par la demande croissante de la bourgeoisie marchande et de l’aristocratie qui cherche des alternatives russes aux objets décoratifs importés d’Europe.
L’abolition du servage en 1861 transforme profondément les structures sociales de la région. Les anciens serfs deviennent des artisans indépendants organisés en artels. Les ateliers Jostovo prolifèrent à Zhostovo et dans les villages voisins : on en compte plus d’une dizaine à la fin du XIXe siècle, employant plusieurs centaines de peintres. La demande est soutenue par les marchands de Moscou, les foires commerciales (ярмарки, yarmarki) de Nijni Novgorod et de Rostov-sur-le-Don, et l’exportation vers les pays européens.
De Vishnyakov à aujourd’hui : les dynasties d’artisans
L’histoire du Jostovo est portée par des dynasties familiales dont les noms se transmettent de génération en génération comme autant de signatures artistiques.
La famille Vishnyakov (Вишняков) est la fondatrice de la tradition. Filipp Nikititch Vishnyakov, puis ses fils Ossip et Guenadiy, établissent les canons esthétiques du plateau Jostovo — fond noir, bouquet central, bordure dorée — qui resteront la norme jusqu’à aujourd’hui. Les plateaux signés Vishnyakov du XIXe siècle sont les pièces les plus recherchées par les collectionneurs et atteignent des prix élevés aux enchères.
La famille Leontiev (Леонтьев) s’est distinguée au tournant du XXe siècle par un style plus luxuriant, aux compositions denses et aux couleurs particulièrement saturées. Leurs plateaux, souvent de grand format, étaient destinés aux tables des marchands et des aristocrates.
La famille Kledov (Кледов) a développé un style plus sobre et géométrique, avec des bouquets moins denses et un fond parfois coloré (bordeaux, vert forêt) plutôt que noir, qui a influencé l’esthétique de la période soviétique.
Pour un témoignage de l’intérieur de cet héritage, l’entretien avec Mikhaïl Sorokine, maître peintre de 4e génération à Zhostovo, est une lecture incontournable.
La révolution de 1917 et la collectivisation qui suit failli emporter la tradition. En 1928, les artels indépendants sont regroupés de force au sein d’une manufacture d’État, la Жостовская артель декоративной росписи (Artel de peinture décorative de Zhostovo), rebaptisée ensuite manufacture. Paradoxalement, la période soviétique protège et codifie la tradition : les artisans sont salariés, formés à l’école de la manufacture, et les plateaux Jostovo deviennent un des produits d’exportation soviétiques les plus appréciés à l’étranger, notamment en Europe de l’Ouest et aux États-Unis.
Parmi les maîtres du XXe siècle, Nikolaï Majtchenko (Николай Майченко) et Boris Grafov (Борис Графов) sont considérés comme les plus grands innovateurs. Grafov, en particulier, a introduit dans les années 1960 des compositions qui intègrent des paysages et des scènes figuratives en arrière-plan des bouquets — une innovation qui reste une exception dans un style fondamentalement floral.
La manufacture Jostovo aujourd’hui
La Manufacture de peinture décorative de Zhostovo (Жостовская фабрика декоративной росписи), héritière directe de l’artel fondé en 1928, reste le cœur vivant de la tradition. Ses ateliers occupent un bâtiment de brique rouge au centre du village, facilement repérable à l’enseigne peinte à la main sur la façade.
La manufacture emploie aujourd’hui environ 200 artisans à différents stades de la chaîne de production. Les formeurs de tôle, les laqueurs et les peintres travaillent dans des ateliers séparés. La hiérarchie est stricte : un apprenti passe trois à cinq ans à apprendre les gestes de base avant de pouvoir peindre des pièces destinées à la vente ; un maître (мастер, master) possède au moins dix ans de pratique et peut signer ses plateaux.
Le musée intégré à la manufacture est une ressource précieuse pour comprendre l’évolution esthétique du Jostovo. Il réunit des pièces datant du milieu du XIXe siècle — dont des plateaux de la famille Vishnyakov — jusqu’aux œuvres contemporaines des maîtres en activité. Certains plateaux anciens exposés atteignent 80 centimètres de diamètre et comportent des compositions d’une densité et d’une précision qui témoignent d’une maîtrise absolue.
Les visiteurs peuvent assister à des démonstrations de peinture en atelier et participer à des ateliers pratiques encadrés par des artisans de la manufacture. La boutique propose des plateaux à tous les prix et dans toutes les tailles, avec certificat d’authenticité.

Jostovo vs Khokhloma : deux arts de la laque russe
Les traditions de peinture laquée slave sont nombreuses et riches — pour les approfondir toutes, voir les traditions de peinture laquée slave — mais la comparaison entre Jostovo et Khokhloma (хохлома) est sans doute la plus instructive, car elle révèle deux philosophies esthétiques opposées.
La matière. Jostovo travaille sur métal (tôle de fer étamée). Khokhloma travaille sur bois tourné — cuillères, bols, louches, plats — produits dans la région de Semionov (Семёнов) et de Nijni Novgorod. Cette différence de support détermine tout le reste : le poids, la texture, la résistance aux chocs, les possibilités décoratives.
Les pigments et la technique. Jostovo utilise des pigments à l’huile, posés en couches successives sur fond laqué, avec des glacis translucides qui construisent le volume. Le séchage lent de l’huile permet des corrections et des fondus. Khokhloma utilise des pigments à l’eau ou à la térébenthine sur fond d’étain (étain en poudre appliqué sur le bois enduit de lin), puis cuit en étuve à 150 °C pour transformer l’étain en or. La technique est irréversible : chaque coup de pinceau est définitif.
L’esthétique. Jostovo est naturaliste et luxuriant : les fleurs ressemblent à de vraies fleurs, avec des ombres et des lumières, une profondeur et un volume. La couleur est riche, variée, presque exubérante. Khokhloma est graphique et stylisé : les motifs — baies rouges, feuilles dorées sur fond noir, ou fleurs noires sur fond or — sont des signes plutôt que des représentations. La palette est réduite à trois ou quatre couleurs (rouge, noir, or, parfois vert).
L’origine géographique et sociale. Jostovo est né dans la banlieue nord de Moscou, dans un contexte de servage et d’artisanat marchand orienté vers la clientèle urbaine et aristocratique. Khokhloma est né dans les forêts de la Volga, dans une tradition d’artisanat paysan destiné aux marchés populaires et aux foires.
Les objets. Jostovo produit exclusivement des plateaux de service et de décoration. Khokhloma produit principalement de la vaisselle de table (bols, cuillères, plats) et des objets d’intérieur (coffrets, cadres). Les deux traditions ont évolué vers des objets plus décoratifs que fonctionnels au cours du XXe siècle, mais conservent leur vocation utilitaire d’origine.
Notre guide comparatif des laques slaves détaille également les traditions de Palekh, Fedoskino, Mstera et Kholoui, qui complètent le panorama de la laque russe peinte à la main.
Où acheter un plateau Jostovo authentique
La question de l’authenticité est centrale pour tout acheteur de plateau Jostovo, car le marché est saturé d’imitations industrielles — plateaux de plastique laqué sérigraphiés ou imprimés par transfert — commercialisées sous le nom « Jostovo » sans aucun lien avec la tradition artisanale.
À Zhostovo directement. La boutique de la manufacture (ouverte du lundi au vendredi, de 9h à 17h) est la source la plus sûre. Chaque plateau porte l’estampille de la manufacture et, pour les pièces signées, le nom du peintre. Les prix pratiqués à la boutique sont les prix de référence : ils permettent d’identifier les marges des revendeurs et de repérer les prix anormalement bas.
À Moscou. Plusieurs boutiques du centre de Moscou proposent des plateaux Jostovo authentiques : le marché Vernissage d’Izmailovo (Вернисаж в Измайлово), ouvert les week-ends, rassemble des marchands d’artisanat russe dont certains sont des revendeurs officiels de la manufacture. Les boutiques de la galerie marchande GUM (ГУМ), sur la Place Rouge, vendent également des pièces authentiques à des prix touristiques. Pour organiser un voyage incluant une visite du village de Zhostovo, le portail voyages en Russie propose des circuits adaptés aux amateurs d’artisanat.
En France. Les boutiques spécialisées en art russe à Paris — répertoriées notamment sur le site du patrimoine de l’art russe en France — proposent des plateaux Jostovo importés, principalement dans les 7e, 8e et 15e arrondissements. Les maisons de la culture russe et l’Institut de France organisent ponctuellement des expositions-ventes avec des pièces directement importées de la manufacture. Les ventes aux enchères (Drouot, Christie’s Paris) proposent régulièrement des plateaux anciens du XIXe et XXe siècle.
En ligne. Des revendeurs spécialisés russes expédient vers la France en quinze à vingt jours. Privilégier les vendeurs qui fournissent des photos du dos du plateau (avec estampille) et un certificat d’authenticité. Un prix inférieur à 80 euros pour un plateau de taille normale est un signal d’alarme.
Reconnaître un vrai Jostovo : cinq indices
Premier indice : le poids et la matière. Un plateau Jostovo authentique est en métal — tôle de fer étamée — et pèse entre 300 et 900 grammes selon sa taille. Frappé légèrement avec l’ongle, il sonne clair, comme une cloche métallique. Un plateau en plastique ou en carton laqué sonne creux et pèse deux à trois fois moins lourd. Le bord métallique martelé doit présenter de légères irrégularités caractéristiques du travail manuel.
Deuxième indice : la peinture à l’huile et ses couches. Sous un éclairage rasant, les fleurs d’un vrai plateau Jostovo révèlent leur construction en couches superposées : des zones d’ombre plus sombres, des lumières en blanc ou jaune pale qui créent un relief palpable. Une impression sérigraphique ou un transfert photographique produit une surface parfaitement plate, sans relief de matière. L’huile a une légère texture perceptible au toucher (toujours délicat sur une œuvre de valeur).
Troisième indice : les imperfections artisanales. Le fond laqué d’un plateau authentique présente de très légères variations de surface — non pas des défauts grossiers, mais les traces imperceptibles du travail à la main : un léger épaississement de la laque à un angle, une imperceptible différence de brillance selon l’angle de vue. Les imitations industrielles ont un fond parfaitement uniforme et brillant comme un miroir.
Quatrième indice : l’estampille au dos. Le dos d’un plateau authentique porte l’estampille de la manufacture : Жостово (Zhostovo) en cyrillique, souvent accompagnée du logo de la fabrique et, pour les pièces signées, du patronyme du peintre. Certains anciens plateaux du XIXe siècle portent les noms de famille Vishnyakov, Leontiev ou Kledov imprimés au dos. L’absence totale de toute mention au dos est un signe suspect.
Cinquième indice : la bordure peinte à la main. Le liseret doré et les motifs en pointillés qui ornent le rebord d’un plateau Jostovo authentique sont peints à la main avec un pinceau très fin. Ils présentent de légères variations d’épaisseur et d’espacement qui trahissent le geste humain. Une bordure parfaitement régulière et mécanique est presque toujours le signe d’une production industrielle.
L’entretien avec Mikhail Sorokin, maître peintre Jostovo de la 4e génération apporte un éclairage précieux sur la transmission de ces savoir-faire et sur la manière dont les artisans contemporains distinguent leur travail des imitations qui inondent le marché mondial.