Le samovar de Tula est un brûleur à eau en cuivre ou en laiton, forgé et soudé à la main, qui constitue l’un des savoir-faire métallurgiques les plus célèbres de Russie : la première fabrique en ouvre en 1778 sous l’impulsion des frères Lisitsyn, et la ville, déjà capitale de l’armurerie, devient en un siècle la capitale mondiale du samovar. Voici son histoire, de la feuille de cuivre battue aux géants de 450 litres des musées.

Objet à la fois utile et protocolaire, le samovar trône au cœur du rituel du thé russe, au même titre que la matriochka incarne la Russie du bois peint. Pour situer l’objet dans le panorama des grandes écoles décoratives slaves, on pourra consulter notre panorama des arts décoratifs slaves ; ici, nous suivons la route du cuivre.

Qu’est-ce qu’un samovar, et pourquoi Tula ?

Le mot russe samovar se compose de sam (« soi-même ») et varit (« bouillir ») : littéralement, « ce qui fait bouillir tout seul ». L’appareil est une cuve cylindrique ou ovoïde percée d’une cheminée centrale où brûle un brasero à charbon (plus tard un réchaud à alcool, puis un élément électrique) ; autour, une couronne d’eau chauffe pendant que le robinet du bas verse l’eau sur un thé concentré, le zavarka, que chacun dilue à son goût dans sa tasse.

Deux grandes familles coexistent dès l’origine :

  • le samovar « familial », à charbon de bois, de 3 à 10 litres, qui règne sur la table de la datcha et des grandes occasions ;
  • le samovar « de voyage » ou « de bureau », plus petit, muni d’un réchaud à alcool, souvent en forme de théière ou de caddy, pensé pour les wagons et les comptoirs.

Tula n’a rien d’un hasard géographique : depuis les ateliers d’armuriers du XVIe siècle, la ville maîtrisait le cuivre, le laiton et l’acier comme nulle part en Russie. Quand la demande d’objets de thé a explosé au XVIIIe siècle, les compétences, les soufflets et les fers étaient déjà là. Le même réflexe industriel fera la fortune de Gus-Khroustalny pour le cristal un siècle plus tard : une ville, une matière, une excellence.

1778 : les frères Lisitsyn ouvrent la première fabrique

L’histoire documentée du samovar de Tula commence avec deux noms : Ivan Fiodorovitch et Nazar Fiodorovitch Lisitsyn. Fils d’un armurier du quartier de Zaretdje, les deux frères travaillent le cuivre dès l’enfance dans l’atelier paternel. En 1778, ils fabriquent leur premier samovar ; la même année, Nazar dépose la demande d’ouverture de la première fabrique de samovars de Russie. Ils ne sont probablement pas les inventeurs du principe — une machine à chauffer l’eau est mentionnée dès 1740 aux usines Demidov de Souksoun, dans l’Oural — mais ils sont les premiers à en faire une production organisée, datée et signée.

Le succès est rapide : en 1803, la fabrique Lisitsyn emploie déjà 26 ouvriers pour un chiffre d’affaires de 1 500 roubles. Les samovars Lisitsyn, à panse lisse ou facettée, au couvercle orné d’un pommeau, exportent la renommée de Tula bien au-delà de la Russie. Le plus ancien samovar Lisitsyn conservé au monde, daté de 1794, est aujourd’hui la pièce maîtresse du musée des Samovars de Tula.

L’âge d’or : Batashev, Vtorov et les grandes maisons

Tout au long du XIXe siècle, l’atelier devient fabrique, la fabrique manufacture. En 1850, Tula compte 28 ateliers de samovars, et la Russie impériale produit environ 120 000 samovars de cuivre par an, l’essentiel autour de Tula et de Moscou. Quelques maisons dominent ce paysage :

MaisonDates clésFait marquant
Lisitsyn1778 – XIXe s.Première fabrique enregistrée de Russie ; samovar de 1794 au musée de Tula
Vorontsovdébut XIXe s.Deux usines (Vorontsov Frères, puis Vorontsov Héritiers), environ 300 ouvriers
BatashevXIXe – début XXe s.Droit de frapper l’emblème impérial ; fournisseur de la cour ; cinq miniatures offertes en 1909 aux enfants de Nicolas II
Vtorovmilieu XIXe – 1917L’une des plus grandes productions touloises ; reprise dans l’industrie soviétique
Pushkov (Danilov)années 1830 – 1906+Marque « Fabrique N. V. Pushkov à Danilov », dirigée dès 1906 par Maria Dmitrievna Pushkova
Alentchikov & Zimin1880 (Moscou)Concurrent moscovite capable de rivaliser avec Tula

La maison Batashev mérite un détour : ses samovars, en laiton ou en cuivre facetté, pieds galbés et poignées en volutes, portaient le poinçon impérial, signe d’une qualité reconnue à la cour et à l’étranger. Un exemplaire « à verre » (rioumka) de la fabrique, aux parois facettées, montre bien l’équilibre technique de ces pièces : corps embouti, pièces moulées rapportées, finition polie au tour. Pour qui s’intéresse aux objets métalliques de cette époque, les cloches de Valdaï en bronze et cuivre relèvent du même âge d’or de la fonderie russe.

Les maisons Vtorov, elles, incarnent la montée en puissance industrielle : installée à Tula au milieu du XIXe siècle, la fabrique Vtorov embrasse tôt la machine-outil et la production en série, tout en conservant l’emboutissage à la main des panses. À la veille de 1917, elle figure parmi les plus grandes productrices de la ville, et son outil, nationalisé après la Révolution, nourrira la production soviétique du XXe siècle. Cette continuité technique — mêmes gestes, mêmes formes, autres propriétaires — explique que l’on retrouve des poinçons impériaux et des marques d’État sur des samovars presque identiques, séparés par quarante ans d’histoire.

La fabrication : du cuivre battu au laiton nickelé

La fabrication traditionnelle d’un samovar de Tula demandait l’enchaînement de gestes précis, répartis entre plusieurs spécialistes :

  1. L’emboutissage : la feuille de cuivre est battue sur une forme en bois (teteria) pour obtenir la panse, l’épaule et le fond.
  2. Le brasero et la cheminée : tubes et couronnes sont roulés, soudés à l’étain, puis ajustés au corps.
  3. Les montures : robinet, poignées, pieds et couronne supérieure sont moulés ou repoussés, puis fixés.
  4. L’étamage intérieur : toutes les surfaces en contact avec l’eau sont étamées pour éviter l’oxydation du cuivre.
  5. La finition : polissage au tour, gravure éventuelle, et, à partir de la fin du XIXe siècle, nickelage brillant qui supplante le cuivre poli.

Chaque fabrique protégeait ses poinçons : marque frappée, parfois médailles d’exposition, initiales des propriétaires. Un samovar « à verre » (rioumka) se distingue ainsi d’un modèle « en pot » (banka) ou « en navet » (repa) ; ces formes, codifiées dès le milieu du XIXe siècle, aident aujourd’hui à dater une pièce. Le travail du métal grave et incrusté trouve son aboutissement russe dans le damasquinage de Zlatoust, où l’acier remplace le cuivre.

Artisan toulois battant une feuille de cuivre sur une forme en bois pour façonner la panse d'un samovar
Dans les ateliers toulois, la panse du samovar naît d'une feuille de cuivre battue sur forme en bois, avant soudure à l'étain et polissage.

Le samovar dans la culture russe

Le samovar n’est pas qu’une machine à eau chaude : c’est le centre de gravité de la maison russe. Autour de lui se tient la « pause-thé », qui peut durer des heures ; il chauffe le sbiten épicé des hivers, il chauffe les pieds des voyageurs dans les gares, il trône dans les romans de Tchekhov et des dizaines de saynètes. Autour du brûleur, la table se pare de porcelaine et de pièces peintes : l’épicerie russe détaille ainsi comment la vaisselle Gzhel et Khokhloma s’invite à la table russe, autour du thé justement. Les imageries populaires du lubok le représentent volontiers au milieu des scènes de marché et de noces, preuve de son ancrage dans toutes les classes de la société.

La diaspora a emporté l’objet partout : les samovars de voyage, compacts, ont traversé les wagons de l’Empire, les comptoirs de Constantinople et les cabinets de curiosités d’Europe occidentale. Exilé, le samovar est devenu un reliquaire familial autant qu’un ustensile — on le transmet, on le restaure, on l’allume aux grandes fêtes. Cette double identité, outil et mémoire, explique la vitalité du marché des pièces anciennes aujourd’hui.

Visiteuse admirant une collection de samovars anciens en cuivre et laiton nickelé dans un musée
Le musée des Samovars de Tula, ouvert en 1990, aligne les grandes formes du XIXe siècle : cuivre poli, laiton facetté et nickelage tardif.

Musées et collection : où voir des samovars

Le rendez-vous incontournable est le musée des Samovars de Tula, ouvert en 1990 dans une maison de style « modern style » à deux pas du kremlin. Trois salles retracent la production touloise de 1778 à nos jours : on y admire le plus ancien samovar Lisitsyn connu (1794), des cadeaux impériaux de la famille Batashev, des modèles de voyage en forme de théière — et le géant du musée, un samovar de 450 litres qui tient la première place des plus grandes pièces recensées. Le musée détient par ailleurs le record du livre des records de Russie pour sa collection privée.

En Europe, les collections d’art russe des grands musées d’art décoratif et quelques collections privées françaises permettent d’approcher ces pièces sans franchir la frontière : notre guide des musées de l’artisanat slave en Europe recense les principales adresses, de Paris à Varsovie. Pour le collectionneur, quelques règles d’or avant d’acheter :

  • vérifier le poinçon de fabrique sous la base et son cohérence avec la forme ;
  • peser la pièce : un samovar ancien en cuivre a du poids ;
  • inspecter robinet et étamage intérieur, pièces d’usure révélatrices ;
  • se méfier des « vieux » samovars trop brillants, souvent re-nickelés récemment.

Notre guide pour acheter de l’artisanat slave authentique détaille ces points de vigilance, valables pour le métal comme pour la céramique.

Scène de thé familiale autour d'un samovar de Tula en cuivre, tasses et théière posées sur une nappe brodée
Au-delà de l'objet, le samovar fait la scène : eau bouillante, thé concentré et longues conversations, de Tula aux salons de la diaspora.

Le samovar aujourd’hui

Le XXe siècle avait pourtant failli éteindre les fourneaux. Après la nationalisation de 1918, les anciennes maisons Batashev et Vtorov disparaissent derrière les trusts d’État, et le samovar électrique, branché sur le courant des kolkhozes et des appartements communautaires, supplante peu à peu le brasero à charbon dans la vie quotidienne soviétique. La production d’art, elle, survit à la marge : formes simplifiées, décors estampés, mais lignées touloises intactes. C’est cette industrie-là que l’usine Shtamp a héritée et perpétuée.

L’industrie n’a donc pas disparu : l’usine de constructions mécaniques Shtamp, héritière des anciennes fabriques touloises installée sur le site protégé d’une cartoucherie, est la dernière usine de Tula à produire encore des samovars — un lien direct, presque ininterrompu, avec les ateliers de 1778. Autour d’elle gravitent des ateliers de restauration, des fondeurs d’art et des brocanteurs qui entretiennent le marché de l’ancien.

Le dilemme du collectionneur moderne oppose désormais trois mondes :

  • les pièces anciennes, charbon ou réchaud, recherchées pour leur poinçon et leur patine ;
  • les reproductions d’atelier, souvent électriques, qui gardent les formes traditionnelles ;
  • les samovars industriels soviétiques, robustes et abordables, très prisés des décorateurs.

Dans tous les cas, l’essentiel demeure : derrière chaque samovar de Tula, il y a deux siècles de métallurgie russe, une famille Lisitsyn qui a osé déposer le premier poinçon, et la promesse, toujours tenue, d’une eau qui bout « toute seule » au centre de la table.

Sources